Critique croisée de « Ideal Match » et « Je suis japonais », par Adriana Soreil

CRITIQUE CROISEE DE IDEAL MATCH DE CHENG XIAOXING ET JE SUIS JAPONAIS DE MATHIAS GOKALP

Pas de place au romantisme

Si le réalisateur de Ideal Match, Cheng Xiaoxing, nous annonce en début de séance que son film est hilarant, le public français sourit parfois, mais jamais plus, devant le triste portrait de la société chinoise que dresse le film. Cheng Xiaoxing va à la rencontre de ces parents chinois qui, réunis dans des parcs, cherchent les époux idéaux pour leur enfant. Ce que pointe la caméra de Cheng Xiaoxing, c’est le primat, dans ce qui devrait être une rencontre amoureuse, de la situation sociale des « candidats ». Sont-ils propriétaires d’un logement ? Travaillent-ils pour l’Etat ? Ces deux questions reviennent incessamment dans le film, montrant par le biais détourné de ces parents désespérés la situation économique et sociale de la Chine. Le sujet intrigue parce qu’à l’extrême opposé des contes de fée et des comédies romantiques dont nous sommes abreuvés depuis notre enfance.

Le dispositif cinématographique est simple : le film se divise en deux parties, la première constituée d’interviews de parents à la recherche du célibataire idéal, et la seconde de plans fixes, pour lesquels Cheng Xiaoxing a choisi de planter sa caméra à un endroit du parc, laissant les curieux s’approcher de l’objectif. La rencontre est parfois heureuse : de véritables personnages apparaissent alors à l’écran (tandis que l’on continue d’écouter le discours d’une mère désabusée en voix-off). Parfois elle l’est moins. La réalisation semble alors régie par le hasard, comme pour donner un panorama juste et objectif de la population chinoise qui participe à ces « foires au mariages » improvisées, allant jusqu’au détriment de l’esthétique de certains plans.

Il est intéressant que la séance à laquelle j’ai assisté compte parmi les films projetés (au hasard d’une reprogrammation suite à l’alerte à la bombe de dimanche après-midi) Je suis japonais de Mathias Gokalp. Est-ce seulement à nos yeux occidentaux (le Japon n’a pourtant pas grand-chose à voir avec la Chine), mais ce film semblait être le contre-champ du premier. Au regard des parents chinois désespérés, il opposait la vie désenchantée de la jeunesse nippone qui, faute de trouver un mari, rêve, le temps d’un soir, d’une véritable histoire d’amour dans les bras d’un « host ».

Le réalisateur nous offre le visage d’une société écartelée entre tradition (les rituels du thé sont par exemple toujours enseignés aux jeunes filles) et modernité (dans l’inversion des rapports masculins / féminins que proposent ces bars à hosts). Les idéaux perdurent, surtout dans l’esprit des jeunes filles, éduquées à devenir de bonnes épouses, mais trouvent peu d’échos dans la réalité. A aucun moment le mot « amour » n’est prononcé et Ideal Match comme Je suis Japonais traitent en creux cette absence significative. Tous deux donnent l’idée de pays surpeuplés où l’individu, noyé dans la masse, trouve difficilement sa place. Bien trop pris dans leur lutte pour la réussite sociale, les asiatiques n’accordent que peu d’importance à leur vie sentimentale. C’est ce que nous dit ce vieil homme d’Ideal Match qui depuis cinq ans cherche pour sa fille, trop occupée pour pouvoir s’en soucier, l’homme qui  partagerait sa vie. Mais c’est également ce que nous suggèrent les plans de Je suis japonais montrant une palette de visages endormis dans le métro.

Si les sujets se recoupent, la réalisation de Mathias Gokalp, plus complexe que celle de Cheng Xiaoxing, adopte des dispositifs différents. On fait tout d’abord la connaissance du personnage principal (un ancien host devenu propriétaire d’un bar engageant lui-même des hosts) par le biais d’interviews frontales, à son domicile. C’est ce personnage qui nous présente ensuite les personnages secondaires : ses employés du bar, qu’il loge dans une sorte de foyer où règne le désordre symptomatique des jeunes garçons adolescents. D’ailleurs conscient de ne pas contrôler comme à l’ordinaire son image, l’un d’entre eux proteste, mais le patron rétorque que le réalisateur « veut les voir tel qu’ils sont ». Mathieu Gokalp fait alors le choix étonnant et judicieux de réaliser leurs portraits statiques et muets. En leur demandant de poser dans leur environnement quotidien, il nous donne de manière immédiate une image d’eux beaucoup plus juste que celle qu’ils se fabriquent dans leur travail.

Toutes ces percées dans l’intimité des personnages sont rythmées par des plans contemplatifs et esthétisants de la vie tokyoïte, où les cadres sensibles et intelligents de Mathieu Gokalp parviennent par exemple à transformer les déplacements de la foule dans le métro en véritable ballet. Sa « mise en scène » donne parfois même l’impression que le documentaire échappe au réel à la faveur de quelques très beaux plans d’un couple qui parcourt les rues de Tokyo à moto.

En parallèle de cette incursion dans ce monde qui nous est totalement étranger, le réalisateur s’interroge en voix-off sur les liens de cette culture à la nôtre, concernant les codes de la virilité et les rapports homme-femme. Si l’idée est bonne, il est toutefois regrettable que cette voix-off, trop récitée, trop écrite, trop personnelle, apparaisse aussi comme un élément perturbant du film, venant à la fois brouiller l’histoire et contrecarrer le plaisir que nous avions, au gré des plans quasi fictionnels, à oublier le dispositif cinématographique.

Adriana Soreil