Journal du réel n°9 : Entretien avec Victor Asliuk

« Vostrau Belarus », Victor Asliuk, Compétition internationale – Biélorussie, 52’
Aujourd’hui, 14h15, Cinéma 1

Située entre la Lituanie, la Lettonie, la Russie, l’Ukraine et la Pologne, la Biélorussie ou Bélarus est-elle une île ?
La plupart des hommes politiques ne s’expriment pas par métaphore.
L’idée m’est venue de ce titre car je me suis rappelé ce fragment de
discours officiel : « On devrait ruiner ce dernier îlot du totalitarisme ».
Et en Russie, Cuba était appelée « l’île de la liberté ». La Biélorussie est
un petit pays composé de villages. Elle est attachée à sa terre, couverte
de forêts et certaines régions n’ont pas changé depuis la préhistoire. Ce
pays fut le terrain de guerres incessantes ; des chevaliers suédois, allemands, y sont ensevelis, des soldats de Napoléon (1) comme des Russes.
On pourrait l’appeler « le pays des tombes ». La fin du tsarisme, puis
celle du communisme ont ruiné les villages. La guerre de 1914 a établi
un front germano-russe sur ce territoire. Celle de 1940, avec l’invasion
nazie, a engendré un véritable holocauste : une forte minorité juive
habitait ce pays ; 800 000 personnes ont péri. Cette dernière guerre a
influé sur le caractère des habitants ; la population est passée de 230 à
100 millions. L’âme y est pleine de tristesse.

Le vieux monsieur avec ses personnages de bois essaie-t-il de perpétuer la vie d’un village ou bien s’agit-il de la métaphore d’un monde figé, mort ?
Quand on lui a parlé on a découvert que c’était quelqu’un de très talentueux
et pas forcément favorable au chef d’État, mais sa façon de penser
ressemble à celle du peuple biélorusse, à sa perception du monde : un
chef doit dominer la nation, rester le maître le plus longtemps possible,
pour assurer une stabilité. Nous avons eu 200 ans de pouvoir
russe soviétique. Loukachenko est arrivé et il est censé rester jusqu’à
la mort. Nous n’avons pas de démocratie. Cette situation va continuer
jusqu’à ce que les vieux disparaissent. Ils ont toujours pensé comme
cela. Ils votent beaucoup. La majorité est très agressive pour tout ce
qui est nouveau.

Quelles sont ces archives où l’on voit une procession, une fête de campagne, des enfants et de très beaux visages de femmes en costumes de fête ?
Ce sont des films réalisés au cours des années 30. Une équipe de Moscou
voulait conserver du « matériel » sur la Biélorussie, elle est partie
filmer sans argent, sans production. C’est tourné dans la région de
Palessie, (« les » signifie forêt), un territoire près de la frontière ukrainienne,
tout près de la Russie de Tchernobyl.
Et le deuxième moment d’archives, en noir et blanc, avec les bulldozers ?
Ce sont des plans tournés soixante-huit ans plus tard, dans les mêmes
villages. Ceux-ci n’existent plus aujourd’hui. Pour nous c’était une sorte
de guerre supplémentaire. Le pays ne possède aucune centrale nucléaire
mais il a reçu les retombées de la centrale ukrainienne voisine. 35
ans après, il a fallu enterrer les maisons pour éviter les contagions
radioactives. Il y a peu de témoignages de cela. Les gens ont enseveli
leur propre vie.

Dans toute la partie rurale, on a ce sentiment de fin d’un monde.
J’ai voulu filmer quelque chose qui est en train de disparaître. C’est une
chronique, un film constitué de couches temporelles : il y a les archives
noir et blanc mais aussi du matériel provenant de rushes de mes
autres films (We Are Living on the Edge, par exemple). Dans un pays où les
maisons sont en bois rien n’est stable : si celles-ci ne sont plus habitées
elles pourrissent vite. Je travaille toujours avec une dizaine de caméramen.
J’ai tourné sur 7 ans. En filmant les personnes très âgées en 2003
déjà, j’avais le sentiment de leur disparition prochaine. Quand je suis
retourné dans ce village, la dame qu’on voit, pliée en deux sur sa canne,
dans la maison, était morte depuis une semaine. J’ai filmé ces gens
dans leur intérieur et mes films serviront peut-être d’archives pour
des cinéastes à venir, de petits fragments anthropologiques. Certes ces
vieilles personnes sont passéistes, elles sont attachées à une forme de
vie, au souvenir du communisme. La conversation de ce couple avec
la femme en chaise roulante est très particulière (et il a fallu beaucoup
de patience pour les filmer et qu’ils oublient la caméra). C’est aussi la
façon dont ils perçoivent la vie et leur conception de la mort. « On fera
avec ! » C’est très biélorusse. Une forme de fatalité.
Mon film n’est pas toujours bien reçu dans mon pays (je suis de l’un
de ces villages). À l’université de Minsk, après la projection, des étudiants
en philo m’ont dit que ce n’était pas la vraie Biélorussie, qu’il n’y
a pas que des vieux dans ce pays et que maintenant les maisons sont
en pierre, elles durent. « Pourquoi montrer des ruines ? » Je filme ce
que j’aime, ce qui m’inquiète et me touche, je n’ai pas forcément de «
message ». C’est vrai, il existe autre chose, mais derrière ces personnes
âgées et leur habitation fragile je vois l’éternité.

Il y a aussi un jeune couple avec un enfant à la campagne…
Oui, l’homme dit : « enfin, l’hiver arrive ! », et à sa femme : « apporte
d’autres betteraves » et , par la fenêtre, les premiers flocons de neige. Et
l’enfant qu’on repose dans son lit. C’est une scène domestique banale,
ancestrale. Ils vont peut-être vivre toute leur vie ainsi. Peut-être vont-ils
rester seuls et devenir comme les vieux qu’on a vus avant…

Le mouvement se trouve dans la ville ?
Oui, il y a des manifestations : Loukachenko a été élu en 1994, réélu en
2001 et en 2006. Il appuie sa politique sur un régime fort et la nostalgie
du communisme. J’ai filmé des monuments de Lénine un peu partout,
ils ne sont pas encore abattus comme en Ukraine. Les rues portent
encore des noms soviétiques qui vont peu à peu disparaître. Les manifs
sont celles de 1996, on voit les gens très actifs alors, et celle de 2008, en
hiver, où les gens crient : « Nous n’avons pas peur ». C’était périlleux,
nous avons cassé une caméra. Cela fait douze ans de presque la même
chose, le changement est très très lent. On n’est pas russes, ce n’est pas
la révolution de 1917 ! Nous sommes différents des Russes : ils habitent
un pays impérial, vieux, qui a représenté 1/6 du monde. La Biélorussie
est un petit pays : c’est difficile de devenir indépendant.
Propos recueillis par Michelle Humbert.
Merci beaucoup à Volha Dashuk, réalisatrice de documentaires elle aussi, qui a été une précieuse interprète du biélorusse à l’anglais.
(1) C’est en actuelle Biélorussie qu’eut lieu la bataille de la Bérézina, près de la rivière Bérézina, du 26 au 29 novembre 1812.