Journal du réel n°9 : Entretien avec Iñès Compan

« À ciel ouvert », Iñès Compan, Panorama français, 94’

Aujourd’hui, 16h45, Cinéma 1

La construction de cette mine à ciel ouvert a-t-elle été le point de départ de votre film ? Aviez-vous, en amont, le projet de faire un documentaire sur le peuple des Kollas ?

L’intention de faire ce film remonte à de nombreuses années. Je suis allée sur le territoire des Kollas il y a quinze ans. À cet époque ils se battaient déjà pour récupérer leurs terres, c’est à mon retour que j’ai eu envie de me lancer dans le documentaire. J’y suis retournée plusieurs fois mais après la crise de 2001, j’ai été fortement marquée par le chômage qui touchait cette région puisque les mines venaient de fermer après la chute du cours des métaux. L’exode rural dans la Puna était très important, de nombreux habitants se demandaient comment ils pourraient résister, continuer à vivre sur leurs terres, sans travail. Mon premier projet de film s’intitulait donc Survivre sur la Puna. Quand j’y suis retournée en 2002, l’école du village n’était toujours pas construite, le groupe des soixante-dix enfants était scolarisé dans la maison du personnage-leader. Je voyais que des gazoducs commençaient à se construire, mais il n’y avait toujours pas de gaz ni d’électricité dans ce hameau. Cependant, la route avait été goudronnée, c’est une route de frontière, elle va vers le Chili, il fallait donc s’attendre à une importante circulation de camions. C’est sur internet que je suis tombée sur le projet de Mina Pirquitas. J’ai senti l’urgence de retourner là-bas pour témoigner de cette nouvelle réalité qui s’annonçait inquiétante pour l’équilibre de la vie des Kollas.

Sur un même territoire vous exposez deux conflits en parallèle : la construction de l’école, et celle de la mine d’argent…

Si j’ai choisi de mettre en parallèle ces deux conflits, c’est parce qu’ils incarnent chacun à leur manière un rapport de force inégal entre une population indigène et des entités puissantes : le gouvernement argentin dans le premier cas, la multinationale canadienne dans le second. J’ai pensé dès le départ qu’il était important d’insérer cette lutte pour l’école dans le film, elle représentait exactement les problèmes de ce territoire. C’était une façon d’entrer dans une micro-histoire, cela permettait de vivre concrètement une des problématiques de ces villages. La manifestation qui a eu lieu au milieu de la route a été très importante, elle représente une grande évolution dans l’histoire de ce peuple : c’est la première fois qu’ils ne se sont pas tus. Ces gens s’expriment très peu, cette façon d’être est bien sûr liée à leur territoire, ils vivent dans la solitude. Recueillir la parole là-bas est donc quelque chose d’assez compliqué. Comme durant les années de conquêtes, tout se fait souterrainement, chuchoter est aussi une manière de résister pour eux. La présence de la caméra a beaucoup compté : elle leur a permis de s’exprimer différemment.

Vous privilégiez les plans fixes et les cadrages très larges. Ceci rend compte de la modification du paysage au fil de l’avancement des travaux. Ces choix de prises de vues donnent une vision d’ensemble qui lie les personnages à leurs territoires. C’est une façon de décrire leur ancrage à la terre…

Oui, l’intention du départ est là. Ce peuple est invisible pour les Canadiens, il n’existe pas. Pour eux, cet endroit est un grand désert. Les Kollas sont d’autant plus invisibles qu’ils sont en symbiose avec leur territoire. Les plans larges montrent donc l’alchimie entre les gens, les animaux et le paysage. Dans le cadre, une grande importance est donnée au ciel. Il y a ce rapport puissant entre les éléments que je voulais essayer de transmettre. Quand on est là-bas il y a quelque chose de très fort, ce lieu contient une énergie qui me touche beaucoup. J’aime les montagnes, les déserts, je suis originaire des Cévennes, où l’ont trouve de hauts plateaux, mes ancêtres étaient mineurs. Il y a donc certains aspects qui me renvoient à ces terres, à une autre échelle bien sûr. L’histoire de l’école et celle de la mine ont la même importance pour moi : ce film est avant tout le récit d’un territoire, perçu de façon différente par les gens qui y vivent et ceux qui le colonisent. Chacun possède son propre imaginaire : les Canadiens voient ce territoire d’une manière économique, technologique, tandis que les Kollas le considèrent comme leur « Pachamama » : leur terre mère. Nous avons essayé de jouer sur cet aspect-là au montage. Chacun voit le monde comme il veut le voir, avec des modes de fonctionnement totalement différents. L’autre intention du film était de réaliser une rencontre entre ces mondes opposés, qui de toute façon ne se croiseront jamais : il y a une frontière physique à l’entrée de la mine.

Dans la dernière séquence, le chef de la communauté explique à ses membres les solutions envisageables mais la bande son est volontairement brouillée par une musique inquiétante…

L’entreprise continue à faire des promesses pour désamorcer le mouvement de résistance qui est en train de se créer. J’ai voulu montrer cette rengaine. Je voulais aussi faire écho à la séquence initiale (celle du blocus de la route), qui se terminait sur des hommes politiques qui font des promesses. En ce qui concerne Mina Pirquitas, c’est hélas perdu d’avance mais il existe quarante autres gisements aux alentours qui sont sollicités. Ces territoires ont connu des luttes sociales auparavant, elles ont été écrasées pendant la dictature. Ces nouveaux conflits représentent une construction sociale de résistance qui avait vraiment disparu. Les jeunes ont une conscience politique très forte, ce qui se passe en Bolivie les stimule. David est un des premiers à faire des études, il sait que c’est par la politique et le droit qu’il pourra défendre son peuple.

Quel impact ce documentaire peut-il avoir sur le gouvernement argentin ? Qu’en est-il de sa diffusion ?

Nous l’avons à peine terminé, j’ai hâte d’aller le présenter en Argentine. J’aimerais déranger les hommes politiques locaux mais j’aimerais aussi que les Canadiens le voient. Ils nous ont donné l’autorisation de tourner sur la zone minière au bout d’un an… Je pense les avoir un peu coincé en leur disant que je filmais des gens qui étaient pour les mines, d’autres contre et que c’était le moment ou jamais de prendre la parole : il y a beaucoup de fausses rumeurs. Je leur disais : « Si vous me laissez entrer c’est peut être une manière aussi pour vous de vous dédouaner ». Ils nous ont donné ce que nous voulions, ils n’ont peut être pas conscience de certains aspects de leur travail. Les deux femmes qu’on voit animer les ateliers pour enfants sont « chargées de relation avec les communautés », l’une d’elles est une psychologue argentine. Selon moi, elles savent ce qu’elles font. J’espère au moins que le film leur renverra des choses. J’aimerais qu’il y ait un peu de communication autour de ce documentaire, ne serait-ce que pour sensibiliser les gens. Ce qui reste très compliqué, c’est que le gouvernement argentin est complice de cette situation.

Propos recueillis par Laetitia Antonietti