Journal du réel n°9 : Article sur « Custodi di guerra »

« Custodi di guerra », Zijad Ibrahimovic, Premiers, films, Suisse, 52’

Aujourd’hui, 14h15, Cinéma 1

Une image en noir et blanc, caractéristique des enregistrements des anciens caméscopes, mouvante et émouvante dans son imprécision, témoigne d’un passé sans histoires, d’une époque d’insouciance où la vie pouvait être capturée simplement, dans ses détails les plus anodins et les plus familiers. En parallèle et au présent, de longs panoramiques très bien définis sur des murs abîmés, des papiers peints décolorés, des rideaux démodés, lourds d’une histoire traumatique qui nous est racontée par bribes.

C’est à l’occasion de la découverte dans une fosse commune du corps de ses parents que Zijad Ibrahimovic retourne chez lui, en Bosnie. « 20 ans ont passé depuis que j’étais là, j’ai pensé que j’avais tout oublié mais je me souviens encore des gens, des maisons, de toute la ville… ». La demeure familiale devient l’objet d’un transfert qui permet de soulever la soupape, de percer l’abcès, d’exorciser une souffrance et de revivre un deuil trop longtemps contenu. La caméra examine chaque pièce, chaque paroi, elle fouille les ombres d’une maison abandonnée, à la recherche de ce qui a été et qui est perdu a jamais. « En Europe, on pense que tout est fini mais tout me fait penser à la guerre. Maintenant, chacun cherche sa vérité et la seule vérité, c’est que ma maison est toujours là, qu’elle m’attend comme si elle savait que j’allais revenir un jour ». Les témoins de la guerre, les gardiens de la mémoire, ce sont donc ces murs, ces quelques photos et images vidéo de qualité médiocre devenues si précieuses.

La description visuelle, presque obsessionnelle dans sa lenteur et sa précision devient un moyen d’accéder à la réminiscence, il faut s’en sustenter pour compenser ces années de manque et de souffrance, dues à un éloignement brutal et à une trop longue absence : « Je veux faire l’expérience de cette pièce le plus longtemps possible parce que je ne sais pas quand je reviendrai ». Le moment du départ réapparaît comme un fil qui se déroule dans la conscience de l’auteur, avec ses images, ses sensations et ses regrets. Le panoramique lent et rapproché est une manière de toucher du bout des doigts le souvenir, de se le réapproprier. Le chambranle d’une porte, la poignée de laiton patiné, la fente au plafond, le plancher qui craque, les persiennes vertes qui s’ouvrent sur la cour vide, ourlent les bordures d’une mémoire décousue. Une ambiance sonore très travaillée ajoute une touche de réalisme et d’onirisme subtil et sensible. Les aboiements, cris d’enfants, bruits de tracteurs, gouttes d’eau qui tombent ponctuent le récit. Sur des images de disparus, un magnifique chant de muezzin émerge, s’intensifie, avant de disparaître. On se laisse prendre par la résonance des sons et des couleurs, et convaincre qu’il s’agit là d’un grand tableau de portée universelle.

Sylvestre Meinzer