Journal du réel n°9 : Entretien avec Du Haibin

« 1428 », Du Haibin, Compétition internationale, Chine, 116’

Il était 14 heures et 28 minutes, le 12 mai 2008 dans la province de Sichuan, quand un tremblement de terre dévastateur laissa derrière lui 70000 morts et plus de 15000 sans- abri. 1428 commence au lendemain de cette catastrophe, non pas pour raconter le tremblement de terre mais pour évoquer ceux qui restent.

Le regard sans jugement de la caméra de Du Haibin restitue ce qui se passe derrière la forte couverture médiatique de cette catastrophe. Le réalisateur suit les survivants au lendemain du séisme, jusqu’à l’arrivée de Nouvel An. Dans ce laps de temps, il a l’art de rendre compte de ces tragédies individuelles, sans pathos, en montrant le courage des survivants pour reconstruire leurs vies et le paradoxe d’une situation où le drame se mêle à l’absurde : pendant que certains se battent pour reconstruire, d’autres vendent aux touristes les cartes postales du séisme.

D’une manière subtile, 1428 critique l’attitude du gouvernement qui brandit ses immenses banderoles rouges : « Je travaille dur pour construire ma maison », au lieu de prendre en charge la reconstruction des villages.

Dans le film revient la présence mystérieuse d’un individu qui erre à travers les séquences et les ruines comme un motif récurrent. Cet homme sans chaussures, habillé en manteau de fourrure déchiré, est l’incarnation tragique de la fragilité, de l’absurdité, et de la folie qui traversent ce lieu livré à lui-même.

Du travail sur les ellipses et du rythme bien mesuré résultent la force poétique du film. Et cela grâce au travail de Mary Stephen, monteuse attitrée d’Eric Rohmer.

Vous ne vivez pas au Sichuan. Comment est-ce que vous avez vécu le tremblement de terre ?

Lorsque c’est arrivé, j’étais en train de manger dans un restaurant à Beijing et je n’ai rien senti. Un ami qui se trouvait dans un immeuble très haut m’a appelé car il l’avait ressenti. Ma première réaction a été de téléphoner immédiatement à ma famille de Xi An. Mais le téléphone était coupé. Une demi-heure après, un ami m’a dit qu’un important tremblement de terre avait eu lieu au Sichuan. J’étais sous le choc. J’ai découvert les premières images de la catastrophe à la télé. Quand j’ai vu le nombre de blessés, j’étais très mal.

On imagine que se rendre sur les lieux de désastre et commencer à filmer immédiatement doit être assez compliqué. Comment avez-vous rencontré les survivants ? Est-que vous les connaissiez déjà ? Ils ne paraissent pas gênés par la caméra.

Apres avoir passé deux jours devant la télé j’avais vraiment envie de me rendre sur les lieux. J’en ai discuté avec un ami cadreur et nous sommes allés sur place le troisième jour après le séisme. Nous avons loué une voiture avec un chauffeur. Chaque jour, il nous conduisait dans les zones touchées. À ce moment là on pensait pas à faire un film, notre but était surtout d’aider les survivants. Au bout de quelques jours, l’idée de faire un documentaire m’est venue. Avec l’aide d’amis locaux, nous avons obtenu une petite caméra et avons commencé à travailler. De nombreux journalistes et photographes étaient venus filmer et interviewer les villageois, ils étaient donc habitués à parler à la caméra.

Vous filmez les gens dans des situations tragiques mais vous évitez le pathétique.

Nous ne voulions pas utiliser leur souffrance pour gagner la sympathie des spectateurs. Certains médias ont travaillé comme ça. Cela nous a dégoûté. C’était aussi une des raisons pour lesquelles on a décidé de faire un documentaire. Je savais que nous devions avoir une attitude calme et rationnelle pour observer la foule après la catastrophe. Cela exigeait d’avoir une distance adéquate avec le sujet. Je voulais faire était un portrait de groupe, c’est préoccupation dans mes derniers travaux. Cela me permet d’éviter d’établir des relations trop sentimentales avec certaines personnes filmées et d’éviter les émotions excessives.

Et l’homme fou errant…

Il s’appelle Yang Bingbing. Il était malade avant le séisme. C’est un personnage important dans le film. Dans la première partie, il émerge comme un symbole. Dans la deuxième partie, on lui a donné une identité précise et une famille. Son rôle est d’exprimer mon sentiment personnel. Il semble être fou, mais dans ses yeux, on perçoit du calme et du courage. Cela crée un contraste intéressant avec l’angoisse des victimes. Je voulais montrer ce genre de contraste.

On ne comprend pas bien certaines réactions, qui nous paraissent absurdes. On peut penser aussi parfois que certaines personnes n’osent pas vraiment dire ce qu’elles pensent car elles sont filmées.

Pour moi, l’absurde fait parti de notre vie de tous les jours. Dans notre vie quotidienne nous sommes constamment confrontés à des situations incompréhensibles. C’est aussi le cas ici. Ce cas extrême, cette tragédie, amplifient et cristallisent cette perte du bon sens dans notre société.

On voit des images qu’on ne peut pas voir à la télévision chinoise. Vous mettez en cause un gouvernement qui ne veut pas voir les problèmes de son peuple. Est-ce que vous pouvez montrer le film en Chine malgré la censure ? Est-ce que les habitants du Sichuan l’ont vu ?

Avant qu’on tourne, nous n’avons pas demandé de permis de tournage. Donc ce film n’est pas admissible de la part de bureau de censure. En Chine, si le film n’est pas passé à la censure, il n’a pas le droit d’être projeté publiquement. Pour l’instant, je n’ai pas encore eu l’occasion de faire une projection au Sichuan, mais je vais essayer de le faire prochainement.

Propos recueillis par Mahsa Karampour