Article sur « La Bocca Del Lupo », par Raphaël Deslandes

« LA BOCCA DEL LUPO », Pietro Marcello, Compétition Internationale – Cinéma du Réel

ITINERAIRE D’UN DANTE MODERNE

Tout commence près de la mer. Des « hommes des cavernes » vivent ici. Une voix parle d’eux au passé alors que l’image est au présent. Rêve ou réalité ? La question se pose tout au long du film.

Portait d’un homme, ancien mafieux, dans la ville de Gênes. Le film suit la déambulation de cet homme : du port à son intérieur, de ce qu’il laisse paraître à ce qu’il est vraiment. Pietro Marcello cadre son film magnifiquement, le structure d’une manière si précise et intelligente que la fiction pointe le bout de son nez à chaque plan. Entre documentaire et fiction, le film semble s’inscrire dans un entre-deux de bout en bout, donnant les informations au compte-goutte, laissant son personnage se dévoiler au gré de ses déambulations.

Le port.

C’est ici que Pietro Marcello ouvre son film. L’homme rase les containers et l’on ne peut s’empêcher de penser à l’ouverture du livre de Roberto Saviano, Gomorra, où les containers ne sont des tombes pour des clandestins. Pourtant le personnage ne fait rien dans ce port. C’est le point de départ de son chemin. Comme si la mer était le lieu de naissance, le lieu de ces « hommes des cavernes » que nous avons découvert plus tôt, un lieu où la vie commence, où le balbutiement des hommes est presque animal, à l’abri des regards.

Le chemin mène à la ville : Gênes. Ville présentée comme fantôme qui n’a de cesse de vouloir nettoyer le sol comme pour laver son âme. L’homme rentre chez lui. Il interpelle sa compagne. Elle ne répond pas. Intérieur fantômatique où l’assiette laissée sur la table et les chiens créent une dimension fantastique. Sa compagne ? On l’entendra seulement au début. Elle raconte son attente, son amour pour cet homme. Sa voix est irréelle. Trop grave pour être celle d’une femme, dans un entre-deux dérangeant. Leur relation se crée par l’écoute des enregistrements des cassettes qu’ils se passaient quand il était en prison. Entre violence et amour, les enregistrements sont d’une cruauté et d’une beauté frappantes. Leur amour est donc une création de mise en scène où deux voix, jamais deux corps, se rapprochent.

Le chemin de l’homme le mène vers une église. À travers des pentes raides et boisées, l’homme, un cierge encombrant à la main, monte vers une purification. Car il est question de nettoyer son âme, de faire table rase du passé pour se tourner vers le futur. On pense évidemment au purgatoire de La Divine Comédie de Dante ; c’est le Paradis que l’homme cherche à rejoindre, fuir cet enfer qu’est la ville. Dans l’Eglise, le calme et la sérénité règnent. L’homme se signe, entre dans une pièce impressionnante où des cadres ornent chaque parcelle de mur. Puis la chapelle où le cierge est allumé, les prières silencieuses prononcées. Le Paradis est atteint. Reste à retrouver cette femme. Le film ne donne pas toutes les cartes, encore une fois. Suit une scène de bar, lumineuse et drôle. Dans ce bar, l’homme est assis, boit, drague. Il se fait questionner par un autre homme qui lui demande pourquoi il a été en prison, pour combien de temps. Pas de réponse, c’est le passé, ça ne regarde plus personne. On danse, on chante, il y a de la vie. Et il y a ces deux femmes qui se battent pour lui. Laquelle est sa compagne ? Celle qui prétend qu’il la cocufie devant ses yeux ? Ou l’autre qui part finalement avec lui, main dans la main ? Rien n’est clair. D’autant plus que l’homme prétend en avoir embrassé une pour le cinéma, une notion qu’il semble avoir si bien intégré qu’on se demande s’il ne joue pas l’acteur de sa propre vie. Sa compagne ajoutera même qu’il aurait pu faire l’acteur au lieu de dérailler.

L’appartement.

Un très long plan, coupé plusieurs fois mais d’une intensité immense. Ils sont tous les deux face à nous. Lui et elle. Elle ou lui ? Car sa compagne est un transexuel, un entre-deux de l’identité. Elle raconte leur rencontre. Et tout est différent. Ils se sont connus en prison, en enfer. Elle se droguait, lui avait tué des policiers – remarquables séquences d’action filmées au travers des enseignes lumineuses des bars nocturnes puis d’affiches de cinéma, tout ce que la mafia représente aux yeux du monde : un monde de nuit et de comédie.

Le plan les réunit. Ils se parlent, ils s’expliquent, ils racontent leur amour qui a tenu malgré la séparation. Lui est magnifique, immense acteur plein de charisme et d’humour. Elle, est plus silencieuse, plus à l’écoute et confirme les dires de son compagnon. Mary, c’est son nom, et Enzo, c’est le sien, sont là. Ils existent. Et tout prend forme dans le film.

Entrecoupé d’images d’archives, le film reconstruit le passé pour mieux le détruire. Les archives sont les images mentales d’un monde où Enzo a connu la décadence. Un portrait de la ville de Gênes au travers de la vie de Enzo comme si les deux étaient incroyablement liés. On a d’ailleurs des fois du mal à y croire, on peut penser que ce sont des fausses images, une création purement numérique, à l’image de ce premier plan où un bateau surgit d’une falaise. Il y a quelque chose d’irréel dans le monde de Enzo. Un irréel qui contamine le film pour mieux retranscrire la vie réelle. Du rouge vif et plein du générique de début, on fera place à un rouge terni, sale et dégradé pour le générique de fin.

L’ascension fulgurante d’un homme qui ne pouvait pas remonter. Car il y a de l’espoir, l’espoir de voir ses rêves se réaliser. D’intégrer cette maison à deux, près de la mer avec un joli banc pour regarder l’horizon et attendre la vieillesse.

Tranquillement.

Raphaël Deslandes