Journal du réel n°8 : Entretien avec Pietro Marcello

« La Bocca del lupo« , Pietro Marcello, Compétition internationale, Italie, 76’

Aujourd’hui, 17h, Petite salle / Samedi 27, 13h, Petite salle

Comment est né le projet du film ?

La Bocca del lupo existe grâce à une fondation jésuite, la Fondation San Marcellino qui a commandité le film. Ce sont des gens sérieux qui assistent les plus démunis depuis l’après-guerre à Gênes. Jusqu’à aujourd’hui, je n’avais jamais imaginé pouvoir réaliser quelque chose qui ne partirait pas de moi, de mon envie et de mon regard sur le monde. Avec le temps, j’ai changé. En réalisant La Bocca del lupo, je me suis souvent interrogé et j’en suis venu à la conclusion que le problème n’est pas de raconter des histoires sur la pauvreté et l’injustice de ce monde mais comment on les raconte, en modifiant et bouleversant cette réalité. Je parle de cinéma, pas de solidarité.

Quel est votre rapport à la ville de Gênes?

Je viens de Naples. Je me souviens des récits de mon père qui pendant des années a été marin. Il embarquait à Gênes sur le Ponte dei Mille. Pendant toute sa jeunesse, Gênes représentait la ville idéale.  Il me racontait toujours combien elle était belle, l’animation de la vieille ville, ses spécialités, le ciel et ses couleurs. Moi, j’ai connu une autre Gênes, une Gênes silencieuse et unique, une ville du nord qui a à voir avec le sud. Serrée entre la mer et les montagnes, la campagne et les ports, la débâcle industrielle et la modernité tertiaire.

Comment a eu lieu votre rencontre avec Enzo et sa compagne ?

Pendant 7 mois, j’ai voulu découvrir le tissu social dans les quartiers près du port : Via Prè, Sottoripa, via Croce Bianca. Dans ces quartiers, après la Deuxième guerre mondiale, il y avait encore des génois puis ils ont disparu et les méridionaux sont arrivés dans les années 1950.  Ensuite certains sont repartis et dans les années 1980 sont arrivés des immigrants. Ce sont des quartiers dans lesquels il n’y a pas d’enfants, il n’y a pas non plus de communautés. J’ai surtout connu un quartier où vivaient des étrangers, peu de génois, de nombreux vieux et un mélange de méridionaux et de marginaux. J’ai rencontré Enzo dans une boulangerie, son visage m’a saisit. Il a un visage qui invite au cinéma. Une présence et une prestance aussi, car il a passé trente ans de sa vie en prison. Il a appris à être immobile longtemps et donc il a un contrôle incroyable de son corps. Enzo a passé toute sa vie a tirer sur les policiers, c’est le témoin d’un sous-prolétariat italien qui n’existe plus. Petit à petit une amitié est né entre nous et l’envie m’est venue  de faire le film autour de lui. J’ai rencontré sa compagne Mary. J’ai découvert leur amour né de la douleur, entre les murs de la prison et leur désir de survivre à la dureté de la vie, de s’accepter et de se protéger mutuellement dans un monde féroce.

La force de leur histoire parmi tant d’autres a quelque chose d’emblématique. Enzo et Mary ont derrière eux une existence complexe en même temps qu’un passé fait de souffrances, de sacrifices et de solitude. Leur interview finale n’en est pas une. Mais après sept mois passés ensemble, Enzo et Mary étaient prêts à me raconter leur histoire devant la caméra. C’est une confession qu’ils me font. Ils m’ont aussi donné les cassettes qu’ils s’envoyaient en cachette lorsqu’ils étaient en prison. C’est une grande marque de confiance.

Au cours de votre film, vous franchissez régulièrement des limites que se donne souvent le documentaire, disons que vous prenez des libertés par rapport au genre. Vous traitez Enzo comme un acteur. Pourriez-vous nous parler de votre désir de faire de Enzo un personnage fictionnel ?

J’ai toujours pensé qu’on ne juge pas un acteur seulement à sa prestation technique mais à l’histoire que son visage raconte. Enzo n’est pas un acteur mais il aurait pu l’être et il l’a été pour ce film.

Je raconte une histoire vraie mais au cinéma, la réalité se modifie toujours et donc cela devient une histoire de cinéma, dans laquelle la réalité est altérée. Qu’est-ce que la réalité ? Je me pose en permanence une question éthique quand je travaille, surtout quand je raconte une histoire vraie. Je crois que le documentaire est toujours une transposition de la réalité. Je ne crois au cinéma-vérité, ce qui compte c’est la forme cinématographique. La question éthique sous jacente est importante pour moi car quand on filme, il y a potentiellement un acte de violence au regard de l’intimité des personnes. Enzo et Mary ne sont jamais vrais car la camera est toujours là et ils en sont conscients, la réalité s’amplifie, c’est pour cela qu’il faut dépasser le cinéma direct. Il est direct jusqu’à un certain point.

Par le montage des images d’archives, vous faites des allers-retours dans le temps, vous mélangez les époques (parfois même à l’intérieur d’un champ-contrechamp). De quelles époques datent ces images et comment les avez-vous abordées au montage ?

Le film s’est écrit au montage. Pour moi, le documentaire s’écrit à ce moment là. Le scénario préalable ne peut être qu’une œuvre incomplète puisqu’il y a transposition filmique et le tournage est basé sur l’improvisation.

La Bocca del lupo est un film sur la nostalgie du XXe siècle, et sur la nostalgie des harmonies. Le pari était de faire cohabiter la petite histoire de Enzo et Mary et la grande histoire, celle de la ville de Gênes à travers les images d’archives amateurs et professionnelles faites par les génois. Les archives datent du début du XXe siècle, jusqu’aux années 90. En tant qu’étranger dans cette ville, j’ai raconté le présent et la petite histoire. La grande histoire était racontée par les images d’archives. Cela me semblait juste ainsi. La dimension génoise du film (la « genovesità » en italien) provient d’images faites par des génois. Le montage est réalisé par Sarah Fgaier. C’est le premier travail de cette jeune monteuse de 27 ans.

Pouvez-vous nous éclairer sur les hommes des cavernes qui reviennent dans le prologue, l’intermezzo et l’épilogue et que le film associe à un texte lu par un acteur ?

J’ai écrit ce texte et il est dit par un acteur de Carmelo Bene : Franco Leo. Les deux hommes des cavernes sont dans le quartier des Mille. C’est de là qu’est parti en 1860 l’expédition conduite par Garibaldi à la suite de laquelle l’unité italienne a été réalisée. Parmi les garibaldiens, il y avait des révolutionnaires, des dissidents, des anarchistes, des écrivains. L’aventure était de réaliser une Italie différente.  C’est une référence à l’espérance perdue de créer un pays, une unité.

J’aime par-dessus tout dans votre film une séquence : celle, nocturne, dans le bar. Comme si tout le travail que vous faites autour de ces séquences pour mettre en scène Gênes et la vie d’Enzo, servait finalement votre amour pour le documentaire et ce quelque chose qui dans le documentaire nous fait basculer dans la fiction, le mélodrame, le tragique transfiguré. Pouvez-vous nous parler de cette séquence ?

Aujourd‘hui, le port de Gênes n’est plus tel qu’il était. C’est comme la Canebière ou le quartier du Panier à Marseille. Ce ne sont plus les villes portuaires qu’elles étaient. Ce bar est resté un lieu du passé, authentique et décadent, des lieux comme il en reste peu. Je n’ai rien fait d’autre que filmer. Ils ont oublié la caméra.

Avez-vous quelque chose à nous raconter à propos du choix du titre : La Bocca del lupo ?

Le titre est un hommage à un roman de Remigio Zena, un des rares écrit sur Gênes à la fin du XIXe siècle. C’est l’histoire d’une petite famille qui habite Via Prè, c’est le quartier où j’ai tourné le film. La « bocca del luppo » (la gueule du loup) correspond aussi à la forme du port de Gênes et c’est aussi la fenêtre de la prison.

Propos recueillis par Dorine Brun