Journal du réel n°8 : Entretien avec Pedro González Rubio

« Alamar », Pedro González Rubio,; Compétition internationale, Mexique, 73

Aujourd’hui, 14h, Cinéma 2 / Samedi 27, 12h, Cinéma 2

Avec Alamar, nous sommes plongés dans l’univers d’une petite communauté de pêcheurs qui vivent isolés, au milieu d’un atoll.  C’est une réserve naturelle mais aussi un monde exclusivement masculin. Vous racontez l’histoire de l’un d’eux, Jorge, qui a eu un fils avec Roberta, une italienne. Ils sont trop différents pour vivre ensemble, Jorge emmène son fils, Nathan, sur son territoire. Trois hommes se retrouvent alors seuls au milieu de l’océan : le père, le fils et le grand-père. Comment vous est venu l’envie de faire ce film, et tout d’abord que veut dire le titre Alamar ?

Le titre évoque le nom d’une femme latine. Dans cet univers masculin, je voulais rappeler la présence féminine, et puis c’est un jeu de mot : si on l’écrit en trois mots : a-la-mar, cela se traduit par : « à la mer » et en deux mots : al-amar signifie « aimer ».

J’ai fait un premier documentaire Torro Negro, que j’ai co-réalisé avec un ami, Carlos Armella, une histoire très sombre autour d’un « combattant de buffle ». Après, je voulais vraiment faire un film qui puisse parler d’amour, dans un environnement pur, je cherchais une harmonie entre l’homme et la nature.

Un ami m’a parlé de Banco Chinchorro, je suis allé voir, et j’ai découvert cette nature, une vraie vie sauvage ! J’étais aussi fasciné par la façon de vivre des pêcheurs. Je me suis dit que ce serait un décor parfait pour un film. J’aurais aimé écrire un scénario autour de quelqu’un qui va mourir et qui passe ses derniers instants dans cet endroit.

Ensuite j’ai rencontré Jorge, une personnalité très forte, qui pour moi, est une figure du « Maya moderne », qui n’a pas été très exploité au cinéma. Tout ce qui reste de la culture Maya, ce sont des ruines ! Jorge pouvait l’incarner et lui rendre sa dignité. Mais j’ai dû un peu changer mon scénario, car Jorge était trop en forme pour mourir,  c’est son fils Nathan qui allait incarner la séparation que je souhaitais : les derniers jours sur place d’un fils qui oscille entre le Mexique et l’Italie, d’un parent à l’autre. Il représente « le conflit » d’Alamar : ce monde est idyllique, mais on commence et on finit le film par une séparation.

On voit dans sa construction que beaucoup de scènes sont jouées mais si je vous suis bien, vous vouliez faire une fiction ?

Il y a beaucoup d’éléments de fiction dans mon film, même si le style d’ensemble est documentaire. Jorge dans la vraie vie n’est pas pêcheur, il est naturaliste,  il travaille comme guide touristique. Nathan est bien son fils, Roberta sa femme. Par contre Matraca, n’est pas le grand-père de Nathan, mais juste un pêcheur du coin.  À part lui, les personnages jouent leurs propres rôles.

Avec Torro Negro, j’étais victime de mes personnages, je ne pouvais pas modeler mon histoire, j’étais obligé de les suivre et je me sentais prisonnier de leurs trajectoires. Avec Alamar, je voulais explorer la possibilité d’avoir plus de contrôle sur l’histoire, pour produire un travail plus personnel, plus proche de ce que je voulais raconter. Certaines scènes sont construites avec de la fiction, mais je ne voulais pas écrire de dialogues. Chaque jour je donnais les idées générales et je leur laissais le soin de les développer.

On vous retrouve sur la plupart des postes, pourquoi cette volonté de faire tout tout seul ?

J’ai tout fait moi même sauf le son. J’écris avec la camera et je me méfie des grandes équipes, les miracles de la réalité ne surgissent pas quand il y a trop monde. L’intimité de cette histoire et l’endroit où elle se joue nécessitaient une équipe réduite. Je tenais ensuite à monter le film pour donner mon propre timing, mes propres critères qui sont « la pâte » de ce film.

Comment l’oiseau Blanquita est-il arrivé dans le film ?

Elle est arrivée naturellement, c’était étrange qu’elle s’approche autant de nous, elle est revenue le lendemain et devint un personnage important du film. Jorge l’a spontanément appelé Blanquita : un nom féminin qui est resté dans le film. Ça doit lui venir de son subconscient, parce qu’en observant un peu plus l’oiseau, il m’a dit que c’était plus probablement un jeune mâle…  Je me souviens qu’après deux semaines sur place, on devenait fou de ne pas entendre le son de la voix d’une femme, on en rêvait. Et Blanquita est arrivée de la mer…

Cette absence féminine est renforcée par les photos de femme à demi-nues que les pêcheurs accrochent au mur…

Ce sont ces photos qui m’ont donné l’idée du titre. C’est un monde fantastique, un endroit où les crocodiles ressemblent à des chiens, dans leur jardin… J’avais l’impression de retrouver l’univers de Peter Pan, qui m’a fasciné lorsque j’étais petit.

Le monde de Nathan à Rome semble plus triste, c’est sa mère qui fait des bulles et nourrit les canards, lui la regarde. Etait-ce mis en scène ?

Je les ai réunis dans ce parc pour le point de vue sur Rome. On voit beaucoup d’oiseaux dans le film et je voulais que Nathan voit Rome d’un point de vue d’oiseau. Il fallait qu’ils aient une activité donc j’ai acheté de quoi faire des bulles. Roberta en fait une et Nathan lui dit « attrape-la ! » . La bulle disparait.

Je trouve ça si poétique, c’est le miracle du réel, quand tout devient signifiant. Cela répond au graffiti, où est écrit « mon amour, tu es mon présent», et Nathan s’assoit sur le mot « présent », or le présent change constamment et la bulle ne pourra rester éternellement.