Journal du réel n°8 : Entretien avec Marie-Violaine Brincard

« Au nom du Père, de tous, du ciel », Marie-Violaine Brincard, Premiers films, France, 50’

Aujourd’hui, 20h30, Petite salle / Samedi 27, 10h, CWB

Le film commence avec un long plan sur un chantier de construction, est-ce un souhait de reconstruction pour ce pays?

À chaque fois que je reviens à Kigali, la capitale du Rwanda, j’ai du mal à reconnaître les lieux  : des quartiers entiers sont détruits, les habitants souvent poussés hors de la ville ;  des immeubles, des villas, des complexes modernes sortent littéralement du sol. Ces chantiers font partie du nouveau visage rwandais. Je les ai filmés tout au long du périple, sans savoir précisément la place qu’ils auraient dans le film. Celui-là était particulier, c’était un chantier érigé sur les ruines d’une ancienne prison. Nous y sommes retournés plusieurs fois jusqu’à trouver ce cadre où coexistent les décombres, les herbes folles et les échafaudages. Le mouvement n’est donné que par les silhouettes des ouvriers ou les corbeaux qui traversent l’écran. C’est un plan qui installe un temps, un lieu, des gens.

Des enfants observent des oiseaux, un père explique à ses enfants des choses de la nature, cela devient une leçon de vie. La chaîne alimentaire explique la violence dans le règne animal… mais pas chez l’être humain. Les enfants ne s’y retrouvent pas. Comment avez vous tourné cette scène et que pouvez-vous nous en dire?

Cette scène nous permet d’entrer dans l’univers de Joseph à travers ce lien très fort qu’il a avec ses enfants. Comme il ne peut plus travailler à cause de son handicap, il s’occupe des enfants quand sa femme part aux champs ; il aime s’asseoir derrière sa maison, face aux collines et discuter avec eux ; ils devisent de la couleur des gens, de la nature, du fourrage qu’ils vont aller chercher… Ce jour-là, il tâchait de leur expliquer pourquoi les corbeaux mangent les oiseaux… Deux ans auparavant, Joseph m’avait beaucoup parlé de son propre père, qui protégeait les Tutsi dès les premiers pogroms. Joseph a été élevé dans la tolérance, en harmonie avec ses voisins Tutsi. Il dit  avoir résisté grâce aux principes qui lui ont été inculqués. Or, durant le tournage, j’ai appris que ses frères avaient été miliciens et qu’ils étaient maintenant en prison. Est-ce que « faire le bien » s’apprend ? Je continue de m’interroger.

L’image du film est poignante parce que le temps y est très marqué. Le sens des images est donné dans les longs plans fixes : des paysages, des portraits. C’est un temps presque « aquatique », on le ressent avec les images du lac, ce lac qui amenait les rescapés au Congo. Comment avez vous pensé, réfléchi et trouvé le rythme de ce film qui est très particulier : dense, chargé, et en même temps presque apaisant, comme le calme après la tempête ?

J’ai commencé par passer beaucoup de temps avec les gens que j’ai rencontrés et dans les lieux où je les ai filmés; c’était indispensable pour questionner leur présent à l’aune de ce qu’ils avaient vécu ; je voulais tenter de comprendre qui ils étaient, comment et où ils vivaient.

C’est avant tout un film de paroles, d’une parole jusqu’à présent inexistante. En choisissant de garder toujours la même valeur de plan durant les entretiens, j’excluais toute possibilité de coupe, tout montage dans leur récit ; pouvait alors s’installer le temps d’une véritable écoute. Leurs voix se prolongent parfois dans les lieux qui les entourent, leurs souvenirs intègrent ainsi la mémoire du Rwanda.

Joseph, Joséphine, Augustin et Marguerite vivent  au bord du lac Kivu. Seul Léonard vit dans les terres. Ce lac était donc essentiel à l’histoire du sauvetage, comme à la leur, car il permettait l’issue, l’échappatoire ; beaucoup de rescapés lui doivent d’ailleurs leur survie.

Quant au rythme du film, il devait être à la fois propre à chaque personne, à chaque lieu et s’accorder à l’ensemble. Quand je croyais l’avoir trouvé, je laissais le film reposer et le reprenais quelques jours plus tard. Cette distance me permettait de mieux entendre la respiration de chacun, de repérer les longueurs, les accélérations. J’ai modifié la durée des plans jusqu’au dernier moment.

Quel sens donnez-vous à la dernière scène du film?

Sans la dévoiler, je crois qu’elle dit beaucoup d’Augustin et de ce qui l’a amené à résister. Son indépendance d’esprit,  sa remise en question du pouvoir religieux comme du pouvoir politique, son analyse de la société rwandaise donnent un aperçu de sa personnalité ; c’est cette « présence à soi » (pour reprendre le terme utilisé par Michel Terestchenko, dans Un si fragile vernis d’humanité), sa fidélité à lui-même étrangère à toute pression extérieure,  qui, je crois, lui a permis de se révolter, et surtout d’agir. Mais il n’aurait pas pu agir seul, sauver les Tutsis était affaire de famille…

Propos recueillis par Daniela Lanzuisi