Article sur «La Quemadura», par Rémi Jennequin

Comment se souvient-on ?

Sur l’écran noir, une conversation téléphonique entre un homme et une femme. Elle lui pose une série de questions : « Quel est ton tour de taille ? Tu es grand ? Gros ou mince ? »

C’est ainsi que commence La Quemadura (La Brûlure), premier film de René Ballesteros, étudiant au Fresnoy, le Studio national des arts contemporains. Cette conversation qui ouvre le film, au contenu à priori superficiel, rappelle le sex call (le mystère, l’interdit du noir et la vulgarité du son téléphonique). Très vite, on comprend que René parle à sa mère, partie il y a vingt-six ans. Alors les questions en tous points frivoles du sex call prennent une dimension autre, infiniment plus profonde : celle de l’inconnu maternel, celle de l’absence maternelle. Entre une mère et son fils, ces mots pèsent lourds. Tout autant que la curiosité bien évidente de la mère dans ce contexte : « Comment es-tu mon fils ? » L’interrogatoire témoigne de l’importance du détail dans le vaste océan de l’imagination.

Et ces détails, René Ballesteros décide de nous les montrer dans les plus belles scènes du film, à la piscine. On voit le réalisateur, corps dévoilé, lors de son cours de natation hebdomadaire, comme la confrontation d’un présent routinier et d’un passé bientôt (re)découvert. Un panoramique vertical nous dévoile, des pieds à la tête, le corps d’un homme ni gros ni mince qui, s’il surmonte sa peur, plongera. Ce plongeon redouté n’est pas tant le combat contre une phobie (l’eau), que le début d’une aventure effrayante : le parcours d’un fils à la recherche de sa mère. Une plongée en eau trouble où l’avancée sera difficile, déstabilisante, mouvante. Le plan le plus évocateur est celui en caméra sous-marine, où l’on voit René avancer laborieusement vers la caméra. La densité du liquide amniotique, l’étouffement et la distorsion des sons, c’est l’origine de l’homme. L’idée est facile, mais belle quand on comprend combien ces questions hantent l’auteur.

« Je ne me souviens plus », la mère répétera ces mots de nombreuses fois et non sans douleur. Grâce au montage, ces mots off résonnent. Illustrant avec force le plan de l’impressionnante pile de livres anciens, couplant la Mémoire (ce que racontent ces millions de pages) au Temps (qui agit sur elles). Alors on reconstruit, rassemble les morceaux pour, peut-être, un jour comprendre l’histoire. C’est le travail de Karin, la sœur de René. Elle est restauratrice et conservatrice de livres anciens. L’incursion dans le film de cette réalité à valeur symbolique forte positionne le personnage de la sœur dans l’aventure. Lorsqu’elle n’est pas à l’écoute de son frère, elle donne des conseils pratiques : comment archive-t-on une photo ? Le choix du très gros plan pour ces scènes de reconstruction et de sauvegarde du document, donc de mémoire, confronte de manière directe le spectateur aux enjeux dramatiques du film : comment se souvient-on ? Et lorsque le document est sauvegardé, comme ces livres laissés par la mère, il contient son lot de surprises et d’incohérences : pourquoi le nom de la mère a-t-il été raturé sur les livres ? Fait purement dramatique qui donne à l’aventure valeur de polar.

Et pour résoudre l’énigme, René et sa sœur, côte à côte face à un ordinateur, questionnent, recherchent et se confient. La scène est seulement éclairée par l’écran d’ordinateur, les visages flottent dans le noir. Ce non-espace, c’est un peu le Quartier Général de leur enquête. La mise en scène rappelle ces moments de l’enfance où, sous la couette, on fuit le sommeil, lampe-torche à la main. Un frère et sa sœur dans l’abîme de la nuit. Ici, tout peut se dire. Et René se confie : un rêve d’il y a quelques jours lui trotte dans la tête : enfant, il aurait effacé lui-même le nom de sa mère. La sœur lâche le mot : la culpabilité. Cette scène très puissante dote le film d’une nouvelle portée, universelle. Là où le film aurait pu être « seulement » celui d’un homme, celui d’une sœur, celui d’une mère, il devient celui de tous, chacun avec son rapport intime à la famille, au temps et à la mémoire.

Pour que cette histoire de quelques-uns devienne celle de tous, René Ballesteros tente de mettre en rapport l’ombrageuse histoire de son abandon et l’ombrageuse histoire de la dictature au Chili. En effet, la collection de livres de sa mère provient de la maison d’édition Quimantù, persécutée et bannie par la dictature de Pinochet. Cette histoire prend place dans l’enquête sans jamais porter un nouvel éclairage à la recherche de la mère. Malheureusement, elle ne met en évidence que la tentative de l’auteur de vouloir relier la Grande Histoire à la petite. Bonne intention pourtant, mais qui reste dans le film une idée théorique.

L’enquête comporte un trio de témoins : la mère, le père et la grand-mère. Trois mémoires réinterprétées par trois présents, des points de vue donc, pas toujours facile à appréhender : « Ce n’est pas difficile à comprendre » dira la mère, « Voilà c’est tout » dira le père… Ces mots résonnent douloureusement et contre toute attente, c’est la grand-mère qui saura, à sa manière, épauler René et sa sœur.

Les scènes avec la grand-mère sont d’une grande force, l’auteur a su capter l’extrême générosité de cette grand-mère qui l’a élevé, lui et sa sœur. Dans un très beau plan, peu éclairé encore une fois, René (à droite) et sa sœur (à gauche), annonce à leur grand-mère (au milieu), qu’ils partent chercher leur mère au Vénézuela. La mémoire brouillée de la vieille dame donne lieu à une scène tragiquement comique : de quelle mère parle-t-on ? Ma mère ? Votre mère ? Ma fille ? Pour une grand-mère, redevenue mère par la force des choses (la disparition), qui logiquement conçoit ces deux jeunes gens comme ses propres enfants, la confusion mentale est normale. C’est toute l’ironie de la mémoire, donc du film, qui prend vie dans la douce voix de cette vieille dame, mère de cœur, qui a toujours à sa façon voulu protéger ses petits enfants. Cette Mémoire insaisissable et fluctuante dans ce corps que le Temps a façonné place cette femme au cœur du film, transformant l’enquête et donc le film en véritable hommage. René Ballesteros lui dédiera le film…

Rémi Jennequin