Journal du réel n°7 : Entretien avec Pascale Thirode

« Acqua in Bocca », Pascale Thirode, Panorama français, 85’

Aujourd’hui, 16h45, Cinéma 1 / Vendredi 26, 16h15, Cinéma 2

« Acqua in bocca » est une jolie expression corse qu’on utilise plutôt dans le milieu intime, sinon on dit l’« omertà ». Littéralement, c’est « avoir de l’eau dans la bouche » : on ne peut pas parler… Ce qui apparaît, c’est qu’elle a un goût différent chez tout le monde. Mais même quand on ne parle pas, on laisse passer plein de choses… (Pascale Thirode)

À quel moment avez-vous entrepris ce film ?

La maturation du sujet a commencé il y a plusieurs années. Je savais qu’il y avait quelque chose de douloureux entre ma mère et moi, mais sans en connaître la nature. En 2003, je suis allée en Corse parce que j’avais envie de voir l’île, voir si j’y avais encore de la famille. Je n’avais aucune idée de l’existence d’un secret. Je venais chercher quelque chose sans doute, mais je ne savais pas quoi. En rentrant, j’ai essayé de parler avec ma mère, mais elle n’a rien voulu entendre de mon voyage. L’idée même que j’y étais allée ne l’intéressait pas, donc je n’ai pas insisté. J’ai commencé à prendre des notes, mais pas dans l’idée d’un film, parce que ça me paraissait trop intime. C’était une douleur et je n’avais pas forcément envie de la partager, j’avais besoin de la cerner, de la comprendre. Puis, le mur de douleur que ma mère m’opposait a fait qu’à un moment, je suis passée outre. Cela me donnait le droit de vivre les choses autrement et de les faire vivre autrement à mes propres enfants.

Trois générations se retrouvent. L’aviez-vous anticipé ?

Les éléments que j’avais lors de l’écriture du film étaient : une mère, ses deux enfants et une voiture. Je voulais avoir une espèce de distance avec ce qu’on vivait. J’aimais la légèreté des enfants, et j’aimais cette voiture qui traverse l’île. Pour moi c’était important que cette voiture se déplace parce que je n’ai pas de lieu à moi, là-bas. La voiture symbolisait un petit refuge qu’on avait toutes les trois. De derrière les vitres on voit l’île : je voulais qu’il y ait l’idée d’un filtre entre cette île et nous, tout ce non-dit… La voiture est aussi une protection, comme une bulle.

Il est intéressant de voir combien la circulation de la parole résonne avec la circulation dans l’île…

Oui, il y a cette idée de fluidité, de circulation, de « traversée », la traversée d’une époque. On parle beaucoup des années 40 mais tout est filmé aujourd’hui, j’y tenais. L’un des parti-pris était de ne pas utiliser de voix-off. Je voulais que ce soit ancré dans le présent. « La circulation de la parole », c’était qu’elle retrouve sa place ! Je voulais que ça circule. Que ce soit symbolisé par plein d’autres choses, par ce mouvement qu’on avait nous, vers les autres, par ces nouveaux visages, par cette ouverture à une nouvelle famille…Cette maison qu’on trouve…C’est du partage.

Vos filles sont-elles là en tant que « passeuses » pour vous ?

Oui, et ça marche dans l’idée du lien : j’avais conscience que j’étais au milieu de deux générations mais parfois j’étais un peu écartelée. Ce qui me donnait de la force, c’est que je me disais : « elles sont là » et « elles y ont droit ». Je ne veux pas être dans la reproduction de quelque chose qui consiste à fermer, à bloquer. Je n’ai pas une vérité, et je ne la cherchais pas, j’essayais de m’approcher de quelque chose et de comprendre, de poser des mots là où il n’y en avait pas, de ressentir, de vivre tout simplement quelque chose qui ne m’était pas donné.

Lorsqu’on on est réalisatrice et au centre du film, des émotions peuvent transparaître au-delà de ce que l’on souhaitait…

Oui, c’est pourquoi le travail au montage a été de faire vivre les scènes et en même temps, de ne pas trop s’appesantir, d’enlever l’échafaudage, de faire tomber petit à petit tout ce qui pouvait empêcher, par trop de douleur, un spectateur de pénétrer l’histoire. Le travail, ça a été d’épurer, pour qu’il ne reste plus que cette traversée, dans tous les sens du terme : du temps, des personnages, d’une histoire, du continent à l’île… La notion de « traversée » est vraiment importante pour moi dans le film. Il fallait à la fois travailler tout ce qui était très personnel et qui faisait que tout le monde peut être touché, mais que dans le « très personnel », il n’y ait pas d’impudeur. Que le « très personnel » ne soit à aucun moment voyeur, que le spectateur, à aucun moment, n’ai le sentiment de se retrouver dans cette posture-là.
Propos recueillis  par Laetitia Antonietti et Leïla Gharbi.