Journal du réel n°7 : Entretien avec Cheng Xiaoxin

« Ideal Match« , Cheng Xiaoxin, Compétition internationale, Chine, France , 14’

Aujourd’hui, 18h45, Cinéma 1 / Vendredi 26, 14h30, Petite salle

Quel est votre parcours et pourquoi avoir choisi de faire du documentaire ?

J’ai suivi une formation de scénariste à l’école de cinéma de Pékin. Puis je suis parti en France. Là, dans une résidence d’artistes, j’ai découvert ce qu’étaient les images non narratives, aussi à la sortie de cette école ai-je commencé à faire des documentaires. Je voulais réunir tous les moyens nécessaires pour tourner en pellicule, en équipe. Mes expériences antérieures m’ont permis de démystifier le cinéma, puisque j’ai appris à l’appréhender. J’ai donc fait un premier film, Home vidéo Argentina, passé en 2004 au Réel.

Pour moi, le documentaire aujourd’hui est très dilué, la démarcation entre les différents types n’est pas très claire, c’est donc un terrain intéressant dans lequel on peut conjuguer les genres. Au sein même du genre documentaire, je réalise deux types de films: ceux à destination chaînes de télévision, qui comprennent donc beaucoup de contraintes, et ceux dont l’initiative est personnelle, comme Ideal Match, auto-produit avec les moyens du bord, et dans lesquels la liberté est beaucoup plus grande. Ce cadre laisse beaucoup plus de place à la spontanéité. On a une liberté de mise en œuvre, et d’écriture.

Tous les films que je fais sont assez personnels. Il s’agit toujours de tourisme, et du rapport qu’on a à l’histoire.

Pourquoi avoir choisi ce sujet ?

J’ai pensé ce film en grande partie en fonction du Cinéma du Réel. Je suis fasciné par ce festival en sous-sol, underground, à l’ombre des arts contemporains. Pendant deux semaines intensives, on y voit le malheur du monde. Car le réel n’est que trauma. J’ai donc voulu faire un film un peu plus léger, mais qui entoure un sujet grave. Pendant un tournage pour un autre projet, j’ai découvert ces endroits, différents parcs dans Pékin, où des parents cherchent mari ou femme à leur enfant. Je me suis directement fait alpaguer par des mères, qui m’ont vu comme un candidat potentiel.

J’ai été intrigué, et j’y suis retourné avec la caméra. Ma grand-mère m’avait organisé des rencontres arrangées de la sorte. C’est une tradition qui va se perdre. J’ai pris le parti de ne pas montrer les enfants de ces gens, qui ont pour la plupart une vie similaire à la nôtre. Les parents ont en tête qu’il faut se marier avant trente ans. Ils font semblant d’ignorer que leurs enfants ont un mode de vie différent de ce qu’ils voudraient, ou tout simplement ne le savent pas. Ceci constitue un premier décalage. Le second se situe dans leur propre discours. Ils mettent en avant l’harmonie du couple : il faut que le conjoint soit gentil, mais ils sont rattrapés par la frénésie matérialiste : c’est quand même pas mal si le conjoint est propriétaire. On distingue à travers ces détails des points importants sur la Chine : il y a une disproportion entre les femmes et les hommes, et paradoxalement, ce sont les femmes qui ont du mal à trouver un mari. Elle sont plus indépendantes, font plus d’études, et dépassent l’âge habituel du mariage.

Vous montrez plusieurs cas de figure parmi ces parents. Vous êtes-vous basé sur des critères précis pour choisir les gens à filmer ?

Tout le monde ne veut pas être filmé. Avoir des enfants non mariés à trente ans, c’est la honte. Je n’ai pas sélectionné, j’ai pris ceux qui voulaient parler à la caméra. Certains viennent à ces réunions sans que ça se sache, d’autres viennent pour dénoncer cette société qui n’est plus comme avant, et qui ne fait pas son travail. Une femme d’ailleurs se plaint : le patron de son enfant ne s’occupe pas du mariage de ses employés, la mairie non plus. Autre cas de figure : un homme affirme qu’il est venu sur la demande de sa fille. On peut penser que travaillant, elle n’a pas le temps de trouver un mari, mais une autre hypothèse est de dire que cette fille veut avoir la paix avec ces parents qui la harcèlent.

Il y a toute une série d’exemples possibles. Je ne voulais pas en montrer un seul. Ce qui m’intéresse dans le fond, ce sont ces parents en général.

A quel point les mariages arrangés existent-ils encore en Chine ?

Le problème aujourd’hui est que l’on doit être marié pour vivre légalement ensemble, même si ce n’est pas toujours respecté. Avant, pour un cas de concubinage, la police débarquait. Les mariages arrangés sont moins présents qu’avant, mais le mariage en lui-même est toujours important. C’est un contrat important.

Les produits de beauté par exemple se vendent très bien en Chine : les jeunes femmes chinoises sont celles qui ont le plus de pouvoir d’achat dans le monde. Elles vivent chez leurs parents, n’ont donc pas de loyer à payer, et peuvent dépenser presque 100 % de leur revenu dans les toilettes et produits de beauté, pour se vendre au meilleur prix sur le marché du mariage. Il n’y a toujours pas d’assurance chômage et maladie, il est donc bon de trouver quelqu’un de riche.

D’autre part la Chine hérite du confucianisme : la femme doit toujours être un peu inférieure à l’homme. Pour une femme chef d’entreprise, c’est très dur de trouver un mari, car elle-même refuserait d’être avec un homme qui ne peut pas l’impressionner.

Un plan récurrent de votre film montre des gens qui passent et regardent quelque chose qu’on ne voit pas. Quelle en est la signification ?

On peut imaginer qu’ils regardent une annonce, ou une personne qui parle. Au moment du montage, j’ai trouvé un dispositif pour rendre ce plan récurrent. Il montre le général et le particulier : le lieu, les différents espaces, les allées remplies de gens, en même temps que des personnes au premier plan. Il y a donc une mise en relief. Je voulais montrer que ces gens font partie d’un ensemble, d’un certain mode de pensée, et qu’ils sont chacun assez uniques.

Certains viennent depuis cinq ans, c’est pour eux une habitude. Ils se retrouvent avec d’autres personnes qui partagent leur avis. Aujourd’hui, les mœurs encadrées d’autrefois sont plus diluées. La jeunesse n’est plus ce qu’elle était. Ils sont perdus entre deux époques.

Propos recueillis par Charlotte Labbe