Entretien avec Danielle Arbid, réalisatrice de Conversations de salon II, par Sylvain Coisne

Comment est né le projet Conversations de salon ?

Il a commencé en 2000, quand je faisais Seule avec la guerre. J’avais filmé des femmes qui parlaient de la guerre d’une façon très personnelle, assez étrange. Pas comme ce que l’on entend à la télé, mais par leur quotidien. Ces femmes disaient « la guerre me fait perdre des kilos » ou des choses comme ça… C’est une façon de transcender la guerre et le souvenir, poser la question de comment se reconstruire après. Je peux le comprendre, étant libanaise j’ai vécu la guerre avec elles. Mais vu d’ici, on ne s’attend pas à ce que quelqu’un parle de la guerre comme ça. On voit plus souvent des gens traumatisés. Mais une fois passé le traumatisme, je trouvais leur manière de s’exprimer intéressante.

À les observer, je trouvais qu’il y avait un film à faire sur le langage, la manière de s’exprimer au Liban, où il y a une culture du parlé très haute en couleurs, très sociale, qui use de beaucoup de descriptions et de détails. Au Liban les gens se côtoient beaucoup, se racontent beaucoup de choses et gardent très peu pour eux. Il faut faire un effort pour être seul, alors qu’en France chacun vit chez soi et on a plutôt tendance à s’exprimer en écrivant ou en créant.

J’ai fait un petit film avec ces femmes-là dans le salon de ma mère, où des femmes de ma famille parlaient de la guerre, et d’autres sujets sont venus, comme la famille ou leurs maris – à chaque fois un thème. L’idée d’une série a commencé comme ça.

Quel regard portez-vous sur ces femmes ?

Mon point de vue sur ces femmes n’a absolument aucun intérêt. Ce n’est ni de la tendresse, ni de la moquerie. Je ne les connais pas assez pour leur porter de la tendresse. En général je les trouve sympathiques mais pas plus. Je pense qu’on ne peut pas filmer quelqu’un qu’on adore. Malgré tout ce que j’ai fait en les mettant en scène, en faisant un casting parmi les amies de ma famille, en les payant, en sélectionnant des morceaux de dialogue, elles apparaissent d’elles-mêmes, c’est du réel. Je ne cherche ni à les tirer vers le bas, ni à les tirer vers le haut. Je cherche à faire entendre cette façon de parler. C’est un film sociologique. Ce qui m’intéresse, c’est comment elles disent « Saint Georges est sorti par la clim ».

J’ai fait un film sur le sexe (This smell of sex) dans lequel je regroupe des histoires sexuelles de mes copains. Ce qui m’intéressait, c’était de savoir comment ils s’expriment techniquement, comment ils me racontent un souvenir sexuel le plus clairement possible. Il s’agissait de pousser à bout la langue arabe, qui est pleine de tabous, alors que les mots existent et qu’il suffit de les utiliser. Et de cette façon crue de dire les choses en arabe, il est sorti de la poésie. J’ai tissé un canevas de paroles pour en faire un seul récit, comme dans Conversations.

Généralement, j’aime m’intéresser à ce qui va à l’encontre des codes. Pas pour provoquer ou pour nuire (après tout il suffit de poser sur la table un débat provoquant), mais pour observer ce qui sepasse après.

Vous dites sélectionner des bribes de dialogues pour reconstruire une discussion. N’est-ce pas dénaturer la parole de ces femmes ?

Certainement. Mais ça s’équilibre. Je garde des moments assez crus, mais parfois elles disent beaucoup plus de choses horribles, que je n’ai pas utilisées. Mais je ne dénature pas vers le plus vendeur. Je ne mets pas de mots dans leur bouche. De toute façon le montage induit une dénaturation. Quand vous allez écrire mes paroles, vous pourrez couper, coller, faire ce que vous voulez. Mais je crois qu’il y aura toujours une moyenne de ce que j’ai dit.

Il est possible que ces femmes soient choquées par ce qu’elles-mêmes ont dit. Quand on est en société, la parole part vite, on dit des choses que l’on ne contrôle pas. Elles sont dans le paraître, et la parole aussi est en exposition. Si on discutait avec elles isolément, est-ce qu’elles seraient aussi racistes, aussi extrêmes ? Je ne sais pas, mais je pense que lorsqu’on se regroupe, ça devient un peu facho. L’idée du groupe m’intéresse.

Pourquoi avoir divisé le film en trois chapitres (« Dieu », « le monde », « moi ») ? Est-ce une façon de resserrer leurs sujets de conversation sur elles-mêmes et ainsi pointer leur égoïsme ?

Elles sont très égocentriques, c’est un fait. Au Liban, on a l’impression d’être le centre du monde. Que ce soit au Hezbollah ou chez n’importe qui. C’est un pays qui est peuplé de seulement quatre millions d’habitants, et ça fait quand même vingt cinq ans que vous en entendez parler. D’un autre côté il y a des pays de soixante millions d’habitants qui souffrent le martyre et dont on n’a pas tant de nouvelles que ça ! Au Liban il est toujours question de se mettre en avant en permanence, de dire « moi », surtout chez les femmes. On retrouve ça dans leur manière de parler de Dieu comme s’il était à côté d’elle en train de boire le café, ou quand elles se targuent que Dieu les aime plus que les autres.

Le « politiquement correct » n’est pas encore arrivé jusqu’à ces femmes, elles disent des choses très dérangeantes. Je pense que si vous filmez la même chose dans un autre pays, les femmes penseraient la même chose, mais en diraient une autre.

Vous alternez trois valeurs de plan (plan large, champ et contre-champ) sur un dialogue improvisé alors que vous n’avez qu’une caméra. Comment avez-vous procédé ?

C’était à mes risques et périls. C’est un travail très astreignant d’avoir une caméra. Quand je m’approchais, j’arrêtais la caméra alors qu’elles continuaient de discuter. Je ne savais pas ce qu’il allait y avoir après puisqu’elles menaient le sujet. De même, si j’axais la caméra sur l’une, est-ce que c’est l’autre qui allait rebondir et dire des choses intéressantes ? C’est le hasard. Mais j’aime bien ce côté « poker ».

Après la projection, vous avez dit « le documentaire, ça n’existe pas ».

Avant de faire des films, j’étais journaliste, et je n’arrivais pas à m’effacer derrière mes papiers alors qu’on me demandait une certaine objectivité. Les articles contenant un avis prononcé dans lequel le journaliste se met en avant, je les trouve biaisés (par exemple la critique littéraire ou cinématographique). Il y a toujours un moi derrière, un regard qui n’est pas le nôtre. Alors autant que cette subjectivité soit jouée à fond, que le journaliste dise « je », « j’adore », « j’aime pas »…

Faire du documentaire est discutable. C’est intéressant de se poser la question « comment faire un documentaire le plus neutre possible ? ». J’étais membre du jury d’un festival sur les droits de l’homme il y a quelques années. Un grand documentariste français montrait un documentaire sur les africains qui traversaient l’Afrique pour venir en Europe. Il était là, dans le désert avec eux, en train de les filmer mourir de soif, de faim et de fatigue. Mais lui, il avait de l’eau et à manger pour arriver au milieu du désert avec son équipe, non ? Il aurait pu leur en donner. C’est exactement ce que je ne comprends pas dans le documentaire. Comment peut-on filmer un homme qui est en train de mourir de soif dans le désert et ne pas lui donner une goutte d’eau ? Tout ça pour la télé et faire pleurer dans les chaumières ? Moralement, ça ne se tient pas. Il faut soit faire du documentaire ouvert (le réalisateur se filme en train de leur donner de l’eau, ou prend les risques, va dans le désert, et crève de faim avec les africains) ou alors ne pas faire de film. On ne peut pas se contenter de filmer ça. Ce n’est pas du spectacle.

Quand j’ai commencé à faire des films, j’ai fait deux documentaires (Seule avec la guerre et Aux frontières) et j’ai toujours fait en sorte de me mettre en avant, de sorte que le spectateur sache qui parle, qui donne son avis. Si je m’engueule avec les gens que j’interviewe, si je les aime ou si je les hais, que ce soit à l’écran et bien visible ! Je ne crois souvent pas aux documentaires que je vois, aux rapports policés tel qu’on les voit à la télé. Je crois à la subjectivité du projet.

Quels sont vos films documentaires préférés ?

J’aime bien les films où le narrateur prend des risques, les documentaires personnels, comme ceux d’Avi Mograbi ou les premiers films de Michael Moore. J’aimais le système très efficace qu’il mettait en place, cette façon directe et un peu naïve de parler aux gens, d’attaquer, d’aller au front. Mais comme ce système a porté ses fruits, il devient maintenant un peu fabriqué, comme une machine de guerre trop systématique.

Propos recueillis par Sylvain Coisne.