Journal du réel n°6 : Entretien avec Stéphane Mercurio



« Mourir ? plutôt crever ! » Stéphane Mercurio, Panorama français, 94’

Aujourd’hui, 16h15, Petite salle / Vendredi 26, 18h30, Cinéma 1

Depuis les ateliers Varan en 1992, vous n’avez cessé de faire des documentaires, racontez nous ?

À l’époque où j’ai fait les ateliers Varan, il y avait à Arte des gens curieux qui se donnaient du mal pour découvrir de jeunes réalisateurs. Ils venaient aux projections des ateliers. Ils ont acheté mon film Scènes de ménage avec Clémentine. À partir de là, je suis devenue réalisatrice. À l’époque, je n’avais aucune idée sur le documentaire…

En parallèle, vous créez une entreprise de presse avec dix autres complices : le magazine “La Rue”, vendu par des sans-domicile. Parlez nous de cette expérience…`

Ça s’est fait avec une bande de copains ou qui le sont devenus. Après mon film Vivre sans toit, nous nous interrogions sur ce qu’il fallait faire face à ce problème, et comment faire. À l’exemple du journal “Big Issue” en Angleterre, on a monté ce projet de magazine.

Le pari était de donner un outil noble aux SDF, pour changer le regard des gens. Vendre un journal n’était plus demander l’aumône. Notre propos était décalé et du coup ça devenait intéressant.

Comment choisissez vous vos sujets de films ?

Soit l’idée me tient beaucoup à coeur, par exemple lorsque j’ai travaillé sur Sans domicile fixe, c’était l’époque où on commençait à voir beaucoup de gens dans la rue. Sur À côté, c’est Anna Zisman, le co-auteur du film, qui est venue me proposer de travailler avec elle. Pour le dernier, cela fait des années que je pensais qu’il fallait faire un film sur Siné. Il fallait que je me sente suffisamment mûre pour attaquer un sujet de proximité, ce n’est pas évident de filmer quelqu’un de proche. J’avais fermement décidé de ne pas faire ce film sans moyens. Je voulais être dans un contexte professionnel. Finalement, l’histoire en a décidé autrement. Les événements ont précipité les choses… Après l’histoire avec Val, j’ai commencé à tourner quelques plans, puis l’idée du cimetière a germé, je me suis dit : « on y va » et j’ai démarré le film. Il s’est fait un peu comme ça, sans argent…

Vous faites des films à caractère plutôt social, tentez-vous une nouvelle écriture avec Mourir ? Plutôt crever !

Le film de Siné n’a pas un caractère social, c’est un film politique qui va dans le sens de ce que je cherche. Je cherche toujours une dimension un peu humoristique. Par exemple dans Hôpital au bord de la crise de nerfs, qui traite de la crise du système hospitalier, j’ai travaillé sur l’absurde. Il y a une suite de situations plutôt kafkaïennes dans lesquelles se retrouve plongé le personnel médical. Ça peut faire rire, même si on rit un peu jaune, car on s’imagine être à la place du patient…

On vous caractérise en disant que vous donnez la parole aux « oubliés » de la société. Pensez-vous que Siné en est un ?

Eh bien là, il ne l’est plus !… Je suis partie du désir de partager l’homme que je connais. C’est un conteur fabuleux, qui s’est impliqué dans tellement d’aventures. À 82 ans, il est un témoin de cette traversée du siècle. On ne peut pas tout raconter dans un film, j’ai juste choisi quelques événements et rencontres : Cuba, la Chine, l’Algérie, Malcolm X, Prévert… Il me semblait important de faire partager le regard qu’il pose sur tous ces moments particuliers. Il m’épate, car il n’a jamais été à la merci de la pensée dominante, c’est un homme libre. Parfois en phase, parfois décalé, mais il assume, il y va, il se trompe et avoue : « j’ai été con d’y aller »… ça ne remet pas en question l’étape suivante, il repart et ne se laisse pas démonter… Il est intègre…

Pour Siné Hebdo, Guy Bedos et Boris Cyrulnik se sont entretenus du caractère pervers narcissique des hommes de pouvoir. Vous avez suivi Siné dans sa vie, son travail, pensez vous qu’il soit un pervers narcissique ?

Non pas du tout. Un pervers narcissique c’est quelqu’un qui est indifférent à l’autre. C’est pas du tout le cas de Bob. Parfois, il peut-être brutal dans sa façon de dire, de s’emporter. On ne peut pas dire que ce soit le plus grand diplomate que je connaisse, mais il a une grande générosité. Ce n’est pas un mégalo… Il a conscience de ses qualités et il sait reconnaître quand un dessin est meilleursque le sien…

Siné électron libre, anticolonialiste, anti-clérical, anticapitaliste, anarchiste… Comment voyez vous l’avenir de ce genre de polémistes, caricaturistes provocateurs ?

Je trouve que penser librement aujourd’hui n’est pas simple. On a plus que jamais besoin de gens comme lui. Ça fait du bien. C’est probablement un genre en train de disparaître, et je l’entends dire : « Y’a qu’à…quoi ! Y’a qu’à le faire… ».

Les gens ont peur, s’autocensurent. L’autocensure est à l’oeuvre aujourd’hui. C’est spectaculaire… Les gens n’osent pas…

La force de Siné c’est de dire que « tout est possible ». C’est un beau message de vie. Ne pas avoir peur. Ce qui est pesant en ce moment, c’est ce climat qui paralyse un peu tout le monde et qui sert politiquement à nos dirigeants. Donc, Il faut s’asseoir sur ses peurs…

Siné envisage son enterrement avec entre autre Benoît Delépine et d’autres proches ?

Je crois que c’est Benoît, lors d’une soirée un peu arrosée , qui en a eu l’idée. Le lendemain ils ont dit « chiche ! ». L’idée d’une tombe avec plein de gens, Bob ça le faisait marrer, je crois que l’idée de la mort angoisse pas mal Benoît, et c’est une façon de la conjurer.

Le film sortira t-il en salles ?

Oui, le film sort le 22 décembre 2010.

Nous cherchons toujours des financements. Tout le monde peut devenir coproducteur.

Pour ceux qui aimerait partager cette aventure, il faut aller sur le site touscoprod.com.

Propos recueillis par Lydia Anh