Journal du réel n°6 : Entretien avec Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil

« Terre d’usage », Sophie Bruneau, Marc-Antoine Roudil, Panorama français, Belgique, France,112’

Aujourd’hui, 20h45, Petite salle

Le film est difficile à résumer ou à réduire. Le titre, peut être, serait une porte d’entrée, une clé pour comprendre de quoi il s’agit ?
Sophie Bruneau : C’est un titre à plusieurs sens, ouvert, ce qui convient à la figure et à l’esprit mosaïque de notre film. Terre d’usage, cela fait appel à l’expérience des choses. C’est l’usage que chacun fait de l’espace dans lequel il vit, travaille, jouit. Ce qu’il y fait et ce qu’il en fait. Il y a l’idée de territoire, et comment on pense le monde de là où on est.

Quelle est l’origine de ce projet de faire un film sur l’Auvergne ?

S. B. : C’est une région avec laquelle on est en lien de façon familiale et personnelle, surtout Marc-Antoine puisque sa famille est auvergnate depuis plusieurs génération, et on y va assez souvent, ce qui fait que c’est un territoire qui nous travaille sur plusieurs aspects. Nous avions fait un film il y a dix ans là bas, principalement en intérieur, en huis-clos (Pardevant notaire), qui nous avait donné envie de revenir faire un film dans la région mais en extérieur et dans le mouvement. Et ensuite il y a eu des lectures comme Les Lieux de mémoire de Pierre Nora ou des films comme Route One USA de Robert Kramer qui nous ont donné envie de parler du monde à partir d’un territoire précis. Et puis il y a eu la rencontre avec Pierre Juquin.

Marc-Antoine Roudil : Je l’avais rencontré lors d’un festival où nous étions jury, et je m’étais dit qu’il fallait faire un film avec quelqu’un comme lui, qui est très révélateur d’une génération marquée par la guerre, l’engagement politique. On est allé le voir avec Sophie en lui disant qu’on aimerait bien faire un film ensemble, mais ce serait un film avec lui, pas sur lui.

S. B. : Moi je ne connaissais pas bien Pierre Juquin dans son passé politique, et je l’ai surtout abordé comme quelqu’un qui nous faisait des leçons de choses. Quand il parle, le politique, l’engagement et la poésie souvent se mêlent, tout comme l’Auvergne et l’état du monde. Il est né en Auvergne, à travaillé chez Michelin, il connait le pays comme sa poche, et quand on se ballade avec lui, c’est aussi bien une leçon de géologie que d’histoire. Nous avons appris énormément de choses sur une région qui était la nôtre mais qu’on n’imaginait pas si riche.

Pierre Juquin a une place particulière dans votre film.

S. B. : Oui, il a plusieurs couvertures sur le dos dans le film, et il a un statut narratif complexe. Il est en rapport avec nous lorsqu’on le filme, puis il a aussi un rapport aux autres lorsque l’on fait des rencontres, ça installe le film dans une sorte de triangulaire. Et parfois il disparait complètement. C’est quelque chose que nous avons beaucoup travaillé, trouver la place de Pierre dans le film et dans les séquences. Il formule et articule à sa façon les thématiques qui traversent le film, et il est autant personnage principal que passeur, conteur, intermédiaire… C’est une sorte de portrait à plusieurs couches.

Votre film précédent, Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, avait un propos précis (les maladies et les souffrances au travail), un lieu délimité (l’hôpital), une parole spécifique (celle des patients et des soignants). Avec Terre d’usage, vous faites au contraire un film qui semble ne pas avoir de centre, autour d’un territoire et de thématiques larges qui le traversent, et dans une narration en mosaïque.

S. B. : Tout au début nous avons tenté une construction narrative plus classique avec une dramaturgie et un récit linéaire. Ça ne marchait pas. Puis nous avons compris que nous n’avions pas besoin d’introduire les séquences, qu’elles travaillaient déjà entre elles. Elles n’avaient pas besoin de liant, donc nous les avons monté « cut ».

Nous avons travaillé sur les séquences comme des blocs indépendants qui ensemble forment un tout cohérent. À l’intérieur des scènes ce qui était important pour nous c’était les notions de durée et de hors-champ.

Par exemple, c’est le hors-champ qui permet de travailler l’idée de territoire dans la première séquence du film avec Pierre dans la voiture. Cette séquence installe moins le propos du film que son écriture : Pierre nous raconte le paysage, le plateau de Gergovie, qu’on ne verra pas mais qui peut exister par le récit qu’en fait Pierre et par le hors champ. Le paysage peut alors s’élargir dans un paysage plus vaste, qui est cette notion de territoire.

Et la durée des plans amène énormément au film. Tout d’abord il y a moins de manipulation, et puis ça permet que des choses se passent là où ce ne serait pas possible dans un découpage rapide. La scène avec l’ouvrier algérien par exemple, elle est possible et elle est forte aussi parce que c’est un bloc en plan séquence, c’est dans ces conditions que cette parole peut exister et être touchante.

Plus globalement, la structure en mosaïque fonctionne et crée du lien par résonnance et par jeux d’association. Les séquences se mettent à se connecter entre elles, parfois sur plusieurs niveaux, et communiquent les unes avec les autres sur des grandes thématiques. Les connexions thématiques permettent de mettre en évidence les liens qui s’organisent, de façon directe ou sous-jacente, entre la République et la guerre, la guerre et la religion, la République et le capitalisme…

M-A. R. : La figure de la mosaïque nous permet d’avancer avec des scènes qui fonctionnent comme des évidences, mais qui prises ensemble forment un portrait subtil et complexe du monde.

Vous faites confiance au spectateur pour dégager le sens entre les séquences.

S. B. : Quelque part c’est un film assez exigeant par rapport au spectateur. On met des choses en place, la matière est là pour faire les liens, mais ensuite on dit un peu au spectateur de travailler, qu’au niveau des raccords il doit faire sa part. Il y a comme une succession de détails qui seront recomposés ensuite par l’imaginaire des gens. Et puis l’enjeu c’est qu’ils continuent à travailler le film par la suite, qu’ils y reviennent. Nous croyons beaucoup à la conception d’un spectateur actif.

Propos recueillis par Julien Meunier