Journal du réel n°6 : Entretien avec Jorge Leòn

« Vous êtes servis« , Jorge Leòn, Compétition internationale, Belgique, 57’

Aujourd’hui, 17h, Cinéma 1 / Jeudi 25, 20h30, Petite salle / Vendredi 26, 10h, CWB

« Mes journées sont amies avec les larmes,

mes rêves sont remplis de ciels couverts

et noirs d’un vent très fort qui m’emporte vers le bas.. »

« Home » : ces lettres sont gravées dans une pierre grise, plaque posée sur un fond incandescent. Un passeport de Java, fermé, puis ouvert et cette identité : travailleuse femme. Woman worker. On dit aussi « bonne à tout faire », c’est à dire employée à des tâches domestiques. Des soins aux grabataires comme des sandwiches à découper. Le témoignage d’une jeune indonésienne à Bruxelles a alerté, inquiété le réalisateur. Il a d’abord eu le désir de faire son portrait imaginaire. Aidé par Dérives, la production des Frères Dardenne, il est allé à Jodjakarta . Il y a cherché ces centres TKI, qui recrutent de la main d’œuvre indonésienne. Certains sont impossibles à filmer sinon comme « décor » scandaleux d’une incarcération pré-esclavagiste : aucun contact n’y aurait été possible. Finalement, en deux voyages, Jorge Léon a pu tourner un peu plus de trois mois. Principalement dans une école qui « forme » les jeunes femmes à « bien servir » : c’est à dire à apprendre la langue du pays de destination – le mandarin ou l’arabe –, à ouvrir la porte, utiliser les ustensiles ménagers mais surtout à être polies et soumises à toutes les demandes de leurs futurs maîtres. La durée du séjour est variable, inconnue des candidates, elle dépend d’un coup de téléphone, de la demande du « marché ». Cette « scolarité » est à la charge de la candidate, elle sera prélevée sur ses prochains salaires. L’asservissement inclut la facture qui y prépare.

Un lent mouvement découvre les visages graves et immobiles de jeunes femmes qui semblent écouter le premier témoignage. Si l’objectif du cinéaste leur accorde en plan rapproché une tendre attention, la mise en route du processus de recrutement anéantit la grandeur de ces visages : déjà, ils rétrécissent au format photomaton et sont glissés sous des plastiques qu’on agrafe à des dossiers. D’autres photos posées avec tablier à carreaux et sourire obligatoire sont destinées au catalogue de vente de domestiques. Le film écoute des voix ; celles des recruteurs : la « traite des bonnes » semble être un commerce assez lucratif ; celle de leur formatrice qui s’excuse de sa sévérité mais la justifie, elles ne doivent pas oublier pas qu’elles sont « de la main d’œuvre toujours prête à l’emploi » ; celles des femmes surtout, souvent filmées à travers les barreaux d’un grand dortoir. Off, s’ajoute une autre voix, dans un temps suspendu : entre les moments qui nous restituent la vérité des apprenties, au présent du film, et les tableaux, emblèmes sur fond de silence, figurations de lieux invisibles, de foyers étrangers. Cette voix, inconnue, parle du « front », écrit à ses proches, depuis Damas, l’Arabie Saoudite, Taïwan. Un plan fixe un « instrument » de torture domestique. Le contraste entre le grain de cette plainte et la désincarnation d’un objet désigne une fracture, les signes communs de l’employée de maison en deviennent obscènes. Un four à micro-ondes entr’ouvert : « Je balaie et je fais le jardinage les yeux mi-clos.. », une cuvette de métal gris : « mes mains saignent, j’ai envie de te rencontrer comme si tu étais devant mes paupières », la profondeur d’un couloir, bouché par une machine à laver : « mon ventre n’en peut plus. Toi, tu es libre, avec ta moto neuve tu dois pouvoir rencontrer des filles ». Les lettres de ces femmes invisibles ont été collectées par un homme dans un village d’Indonésie et confiées au réalisateur qui les a fait traduire. Peu à peu, par des enchaînements, des fondus, et des reprises très élaborées, le film déploie toutes les couches d’un trafic , d’un esclavage moderne en expansion et fait apparaître une des dérives du système capitaliste (1).

Ces femmes à qui l’on apprend à donner le biberon à un baigneur en plastique ont souvent un ou deux enfants et c’est pour eux qu’elles font le sacrifice de ces années et qu’elles quittent une fillette de trois ans. Certaines en ont seize : une partie de ballon, un pas de danse leur redonne un corps, un instant d’insouciance ; le film autorise l’insolence du jeu dans un couloir : « dis ton nom, ton âge, mais ne dis pas le vrai ». Parodie d’une cruelle réalité dont elles ne sont pas dupes : il faut taire les césariennes, les déprimes, certains mariages. Les témoignages entrelacés des présentes et des absentes constitue un ensemble, un grand « être féminin », qui se fait « chosifier » par le système et qui subit ses lois… « Un vent très fort m’entraîne vers le bas. J’ai conscience que ceci est en fait une épreuve de Dieu », « Finalement, j’en suis là, je repars… ».

Des photos d’une jeune femme en rouge qui traverse une rue pour rejoindre son mari et son fils : l’espace sonore est déchiré par une voiture, le mouvement vers eux découpé en morceaux, l’amour de cette femme est mutilé par un montage qui ne dépend plus d’elle. Sa vie fond dans la douleur et le rouge brûle à nouveau le cadre, un viol l’endeuille. À la fin, dans la froide lumière d’un bus la nuit, sa tête au creux du bras, elle veut dormir : « j’espère que je suis la seule à vivre une expérience aussi amère »… Mais des uniformes dans la file spéciale d’un aéroport attendent l’embarquement. Tandis que les bagages de ces migrantes cahotent sur le tapis roulant on glisse vers un grand salon très chargé, où tremble le cristal des vases, et où trône l’horloge d’un autre monde : celui où la poussière, invisible, est de l’or…

Michelle Humbert

(1) article du Monde (26/11/07) : « Bonnes à tout faire dans le monde arabe : un marché mondialisé. »

Le travail de Jorge Léon, hanté par toutes les formes d’asservissement de la personne humaine, est une recherche d’expression et un engagement politique. Cinéma du Réel a eu l’avant-première du film, celui-ci sera présenté au Kunsten Festival des Arts à Bruxelles le 7 mai. Il sera accompagné d’une mise en scène théâtrale du même auteur et de plusieurs lectures.