Journal du réel n°6 : Entretien avec Johanna Wagner

« Peter in Radioland », Johanna Wagner, Premiers films, Grande-Bretagne, 10’

Aujourd’hui, 13h, Cinéma 1 / Jeudi 25, 17h30, Cinéma 2

Votre film est un portrait très intime de votre père. Comment en êtes-vous venue à ce projet ?

Quand je travaillais sur l’idée du film, je n’avais pas en tête de faire un portrait de mon père. Ce que je voulais c’était faire un film sur quelqu’un qui collectionne les radios et qui a peur de la technologie moderne. Toutefois, je me suis beaucoup inspirée de mon père, je pense qu’inconsciemment je voulais faire un film sur lui. On m’a ensuite conseillé de prendre mon père comme personnage principal. Au début, j’étais assez réticente, j’avais peur que cela devienne trop personnel, mais je me suis rendue compte que c’était important pour moi de comprendre mon père et ce qu’il traversait. Je pense que ce film est devenu un moyen thérapeutique d’accepter que les gens que l’on aime vieillissent et changent.

Votre film est constitué de nombreux matériaux visuels et sonores. Comment avez-vous conçu votre film, sa composition, son montage?

J’ai toujours été très intéressée par le fait de mélanger différents supports, comme la vidéo, le super 8, l’animation. J’aime mélanger les textures et voir comment elles interagissent. C’est le cas dans tous les films que j’ai faits, avant et après celui-ci. Le design sonore est très important quand je fais un film puisque j’essaie de créer une atmosphère avec des images et du son, et tout tient à la bonne combinaison entre eux. J’ai un monteur et un designer sonore qui m’aident à cela.

Dans quelle mesure avez-vous dirigé votre père ?

Mon père était assez naturel devant la caméra, et je n’ai jamais eu de problème à le filmer. Je pense que cela est dû au fait que nous sommes très proches et qu’il me fait entièrement confiance. Je pense aussi qu’il aime le fait que je fais des films, lui-même ayant rêvé dans sa jeunesse d’être réalisateur. Je n’ai donc pas eu besoin de trop le diriger. Bien entendu, il y a toujours une part de direction d’acteur, comme dans tout film, mais je pense que c’est important de ne pas trop diriger afin que la personnalité de celui qui est filmé ne disparaisse pas derrière la vision du réalisateur. Parce qu’il me montrait ouvertement ses inquiétudes et ses craintes, mon père a en quelque sorte guidé le film.

Votre père dit à plusieurs reprises des passages d’Alice au pays des merveilles. Pourquoi avoir choisi ce texte? Quel écho poétique souhaitiez-vous créer?

Alice au pays des merveilles est mon livre préféré. C’est un texte magique et je voulais l’utiliser comme un symbole dans le film, pour qu’il entre en résonance avec la situation de mon père, quand il ne parvient plus à se reconnaître dans ce monde nouveau qui lui est hostile. Je voulais que le spectateur fasse le lien entre Alice et mon père, et y ajoute ses interprétations personnelles, au regard de son rapport intime avec ce texte.

Parmi tous les objets qui entourent Peter, les radios sont comme « ses amies ». Que pensez vous de cet attachement à l’analogique et au passé?

L’attachement de mon père pour l’analogique et les radios est symbolique. Il y a en lui cette crainte de vieillir et de ne plus se reconnaître. Les radios lui rappellent sa jeunesse, elles le réconfortent. Il y a ceux qui essaient de s’adapter aux changements du mieux qu’ils le peuvent et ceux qui restent attachés au passé. Mon père fait partie de ceux-là. Ses craintes ne sont d’ailleurs pas éloignées des miennes et de celles de ma génération, puisque l’on a aussi du mal à suivre ce qui passe, que l’on est vite dépassé par les évolutions technologiques. Mon père est quelqu’un de très sensible ; il pense qu’il n’y a pas assez d’amour dans le monde, que les sentiments sont progressivement remplacés par les machines. Je pense que cette crainte s’étend à toutes les générations, la mienne comprise. Et c’est cette résonance-là que j’ai aussi souhaité travailler dans mon film.

Propos recueillis par Maïté Peltier