Journal du réel n°6 : Entretien avec Jean-Patrick Lebel

« Je m’appelle Garance », Jean-Patrick Lebel, Panorama français, 82’
Aujourd’hui, 15h, Cinéma 1 / Vendredi 26, 13h, CWB

Avec Je m’appelle Garance, on entre dans l’univers imaginaire d’une petite fille, la vôtre. On sent d’ailleurs les traces d’un premier tournage peut être plus familial. Qu’est-ce qui vous a motivé à faire ce film ?

Quand elle avait 4 ans et demi, je l’ai filmée un peu comme tous les grands-pères filment leur petite fille, et puis j’ai vu mes images et je me suis dit que ce serait intéressant de la suivre. Ce qui m’intéressait c’est qu’elle mettait en mots ce que sans doute tous les enfants imaginent dans leur tête, et qu’elle inventait ses histoires en les racontant.

Je me disais qu’il y avait là matière à un film qui ne serait pas un film sur ma petite fille en particulier, mais qui renverrait à l’enfance et au cinéma dans son rapport à la fiction :

elle inventait des histoires et faisait semblant d’y croire, ou y croyait un petit peu je ne sais pas. C’était un jeu entre elle, moi et la caméra, et on était toujours dans cette ambiguïté : elle faisait comme si la réalité qu’elle imaginait était bien réelle, parce qu’elle aurait bien aimé qu’elle le soit.

Au départ, je voulais suivre son imaginaire et voir comment il allait évoluer. Mais je pensais que je ne pouvais pas ne pas être présent dans le film, puisque c’était un jeu entre elle et moi, (et la caméra). Je me disais qu’il serait plus juste, plus égal, d’apparaître dans le film. Je me suis donc filmé plusieurs fois avec elle, notamment autour des histoires que je lui racontais, qui ont nourri son imaginaire.

Ensuite j’ai hésité longtemps sur l’existence d’une voix-off, j’ai commencé à monter le film sans texte mais je me suis rendu compte, ne serait-ce que pour pouvoir finir le film, qu’il était indispensable que j’y sois présent.

L’équilibre était difficile à trouver, j’ai décidé qu’il ne fallait surtout pas, dans la voix-off, aider le spectateur à comprendre ce qu’on était censé voir d’elle mais plutôt se servir de ce que je voyais pour alimenter ma réflexion de cinéaste, de grand-père et d’homme tout simplement.

Vous glissez des éléments de réel (l’adultère de son père, un travail psychanalytique…) qui peuvent donner des pistes de réflexion pour comprendre son imaginaire. Dans ses histoires, elle s’invente d’autres parents, souvent des rois et des reines de mondes féeriques desquels elle est la plupart du temps bannie. Mais vous ne développez pas ces éléments, ils sont dits « en passant ». Vous semblez sciemment rester du côté de l’imaginaire…

Ce travail avec la caméra fait office de pédopsychiatrie, elle se lâche ! Mais

ce qui m’intéresse moi, dans l’imaginaire, c’est qu’elle s’approprie un monde qui lui convient et en même temps, il est fragile ce monde, donc elle en est constamment bannie. Les « branchies de la sirène » sont peut être aussi liées à son asthme… Il y a des pistes, mais je ne cherche pas à donner une explication psychologique de son imaginaire car je pense que c’est beaucoup plus complexe que ça, je ne voulais pas intervenir à ce niveau-là. Mes réflexions sont davantage d’ordre anthropologique et philosophique.

Cependant une dimension psychologique existe, le sujet de mon film c’est précisément la constitution d’un sujet. On le voit à la façon dont elle marie le côté Rimbaud—« je est un autre »—et le côté Benveniste—« je suis je, parce que je dis je»—, elle s’affirme par le langage, c’est à travers lui qu’elle se construit comme sujet, c’est ça que je trouvais intéressant et d’une certaine façon universel.

Sur quelle période s’est effectué le tournage ?

Entre ses 5 ans et ses 9 ans. On tournait pendant les vacances scolaires, et quelques week-ends à Paris. J’ai continué à tourner jusqu’à ses 11 ans mais je n’ai pas gardé les prises. Elle était en crise d’adolescence et se refermait sur elle-même.

A-t-elle vu le film ?

Oui, elle a vu des moments, au montage (c’est ma femme qui a monté le film).

Ce qui est drôle c’est qu’elle se trouvait très changée, elle se trouvait moins intelligente qu’actuellement. J’ai tourné des moments où elle se regardait, mais je ne les ai pas gardés, ça rallongeait trop le film.

Elle a lu aussi les relevés des dialogues que j’effectuais pour m’y retrouver dans les cassettes, je les emportais en vacances, elle les a lu complètement du début à la fin. Elle s’est toujours intéressée à ce que le film racontait d’elle, et ceci en cours de tournage.

Vous n’aviez pas envie d’intégrer davantage Gaston, son frère ?

Au montage, on a écarté pas mal de scènes qui rendaient moins visible l’évolution de Garance. Il fallait le cantonner à un second rôle. Je me souviens d’une anecdote : il devait avoir cinq ans nous étions au parc des Buttes-Chaumont et à la vue du lac, il s’est écrié : « regarde grand-mère, la mer ! », sa grand-mère lui dit : « non, c’est un lac », et il s’est mis à pleurer en disant qu’il savait bien que ce n’était pas la mer, que c’était une blague, pour de faux. Et sa sœur vient le voir et lui dit « t’as raison Gaston, ce qui compte c’est ce qu’on imagine ».

Propos recueillis par Olivier Jehan