Journal du réel n°5 : Entretien avec Anat Even

« Achrey Hasof (Closure)« , Anat Even, Compétition internationale, 50’, Israël

Aujourd’hui, 13h, CWB

C’est un très beau film sur la disparition, le manque, la mémoire…

Dans ce film, je parle de la métamorphose d’un lieu. La vie a besoin de métamorphoses.

Après la mort de mon frère Udi, j’ai senti que c’était une histoire personnelle liée au collectif, j’ai donc décidé de poser ma caméra devant ma fenêtre.

Ce coin, ce jardin font partie de ce quartier comme moi je fais partie de l’Histoire. Et nous sommes tous voués à disparaître… C’est la chaîne de la vie.

Ce jardin, puis ce chantier sont comme une fouille archéologique d’où émergent les couches de l’Histoire, de plusieurs vies, de la vôtre…

Le passé est important dans notre vie. La culture israélienne, elle, est fondée sur l’effacement. Ou bien, s’ils veulent se souvenir, ils s’en servent à leurs fins.

Ce dispositif, où la caméra et le point de vue ne bougent pas, comment est-il né ?

Je savais qu’un immeuble allait être construit et un mur érigé devant ma fenêtre.

Je suis restée plantée là, avec ma caméra pendant un an et demi ; observant la démolition du jardin, les excavations, l’énorme trou qui a été creusé.

J’ai utilisé différentes focales et j’ai dû faire plusieurs choix, par exemple : ne jamais descendre, ne jamais sortir. Au début, personne ne croyait au projet.

Le film regorge de métaphores…

Ce film est plein de paradoxes. Au début je voyais le jardin et rien d’autre. Mais au fond, après la mort d’Udi, ce jardin était comme un trou noir. Et c’est quand le jardin est devenu un vrai trou qu’il a commencé à se remplir… d’histoires, de gens, de vies. Dans la destruction, il est devenu Histoire.

…comme celle d’un paysage intérieur ?

Le film est à propos du regard, du fait de regarder. Regarder à l’extérieur et à l’intérieur. Au début je ne pouvais pas regarder (à cause de la perte de mon frère) ni voir. Je voulais mourir aussi, ce trou pouvait m’avaler…

De ce paysage émerge aussi l’histoire d’Israël et du mur érigé devant la fenêtre, son actualité politique…

C’est un film très personnel, à travers lequel je guéris. C’est une élégie.

Mais je suis une personne très politisée et une cinéaste politisée. Je ne pouvais regarder au-dehors sans porter ce regard-là. Quand ils coupent les oliviers du jardin, je ne pouvais qu’ y voir les territoires occupés. Dans tous mes films je parle de l’occupation israélienne.

Depuis 40, voire 60 ans, nous avons effacé et détruit tant de choses…cela fait partie de notre société. Ce point de vue, ce coin depuis ma fenêtre, me permettait de voir près de 100 ans d’histoire.

Je pense à la séquence très puissante où les ouvriers coulent cette mer de béton qui vient tout recouvrir : le passé, Udi, ce paradis perdu…

Le ciment est très symbolique en Israël. Dans sa mythologie fondatrice, les juifs arrivaient dans un « no man’s land » pour un peuple sans terre. Une chanson historique, tirée des vers d’un poète, dit « Nous allons habiller la terre de ciment ».

Cette plaque de ciment est comme un mémorial à Udi, pour moi. C’est encore un paradoxe dans le film : on voit le ciment comme une tombe, mais pour les israéliens c’est d’une forte portée symbolique.

Comment a été écrite la voix-off ?

J’ai écrit la voix pendant le tournage, au fur et à mesure que le paysage changeait.

Puis, à partir du matériel collecté pendant cette année et demie de tournage, j’ai construit la voix au montage, avec l’aide précieuse d’Oron Adar, qui est le monteur de cinq de mes films.

C’est un film intime, une fenêtre qui s’ouvre sur le monde…

Quand j’ai commencé, la question principale était : est ce que cela peut devenir universel ? J’avais peur du sentimentalisme. Comment trouver la combinaison entre intime et collectif. En tant que cinéaste, on cherche ce point de rencontre.

Quand les paysages extérieurs et intérieurs se rejoignent, une guérison s’opère. Comme je le dis à la fin, devant ma fenêtre condamnée, « je m’y suis habituée ». Après la mort, la vie continue. Mais comment pouvons-nous continuer à vivre avec l’occupation des territoires palestiniens qui sévit et progresse à quelques kilomètres de nous, de nos existences ? Je vis avec cette honte.

Propos recueillis par Margherita Caron