Journal du réel n°5 : Article sur « Sanya i vorobey (Sanya and Sparrow) »

Sanya i vorobey (Sanya and Sparrow), Andrey Gryazev, Premiers films, Russie, 61’
Aujourd’hui, 16h, Cinéma 1 / Jeudi 25, 12h30, Petite salle

On entre dans le film par la démonstration : sous la roue d’acier qui avance, le granit éclate, réduit en poussière. Le papier léger du paquet de cigarette se laisse avaler par l’agglomérat de pierres en chute libre et le fourgon avance, implacable, déversant dans les profondeurs insondables de la machine ses entrailles regorgeant de cailloux concassés. Sanya i vorobey, qui montre cette bête industrielle touchant à l’anachronisme, soignée par une quinzaine d’ouvriers aux destins fragiles semble interroger la place de l’homme nu, cet « appendice de chair dans une machine de fer », comme disait Karl Marx.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, l’usine se trouve au centre de Moscou, à quelques six kilomètres du Kremlin. Le réalisateur Andrey Gryazev raconte l’avoir découverte par hasard, intrigué par les cheminées et leurs fumées épaisses qui délimitaient un espace particulier. « Je suis rentré et je me suis retrouvé dans un autre monde. Il n’y avait personne, que des ruines, du matériel abandonné et des gravats. Je me suis assis et j’ai commencé à attendre. Dix minutes plus tard, un ouvrier fatigué est arrivé et ensuite un garçon est passé en courant. J’ai observé encore un peu et je me suis dit que j’allais tourner ici… J’ai mis huit heures à négocier avec le directeur de l’usine pour obtenir une autorisation de tournage car dans notre pays, le moindre pont, usine ou route est considéré comme « sensible »… J’ai commencé à filmer les seize ouvriers en train de travailler. Progressivement, ils m’ont invité dans leur cabane de chantier. Chacun avait sa propre histoire. En un mois et demi de tournage, j’ai appris à mieux les comprendre, et à leur tour, ils se sont habitués à ma présence permanente avec la caméra. Petit à petit, deux ouvriers, les deux Sanya (Sanya et Sanya-Vorobey), sont devenu mes personnages principaux ».

C’est dans l’attention portée à ce duo bigarré que se révèle l’intuition géniale du réalisateur. Les deux personnages portent le même prénom, Sanya, ils sont comme le miroir l’un de l’autre mais le plus jeune est aussi affublé d’un surnom, « Vorobey », moineau. Ce jeune vagabond de 17 ans ayant quitté les rives de l’Amour pour traîner dans les bas-fonds industriels de Moscou affiche un sourire d’une ingénuité déroutante, s’occupe à des jeux enfantins sur le téléphone portable et suçote avec appétit les restes des repas de misère préparés dans des écuelles de plastique. Il renvoie à l’autre Sanya – qui pourrait être son père – sa propre détresse affective, un sentiment cuisant d’abandon. Tandis que le travail de force, la crasse et la boue pénètrent progressivement dans les baraquements comme dans les âmes fatiguées, les deux Sanya se mettent à parler de réincarnation, d’être ou de ne pas être né à Moscou et s’interrogent sur une mort trop vite annoncée. Quelques appels lointains et musiques de dancing passant par le téléphone portable maintiennent un peu de vie. Là-dessus s’ajoutent une histoire de paye non réglée, des ouvriers qui n’ont plus de quoi manger, qui ont « cassé leurs chaussettes et qui n’ont rien gagné », des coups de téléphone répétés à la femme, à la mère, comme aux anges du ciel dont on entend la voix lointaine à peine réconfortante…

Andrey Gryazev explique qu’un jour, des wagonnets ont déraillé, que le travail a dû être arrêté et que les ouvriers n’ont plus eu de salaire. Cet événement n’a évidemment pas échappé à la caméra ; il est devenu le moteur dramatique du film, faisant entrer le spectateur en empathie complète avec les deux ouvriers.

Il est difficile d’imaginer aller plus loin dans le tableau noir de la Russie d’aujourd’hui. Le mal-être s’exprime jusque dans la langue, dans ces articulations russes grasses et lourdes, empestées de vodka et truffées de jurons. Et pourtant, le réalisateur d’ajouter : « Il y a un rapport direct entre la situation en Russie et l’histoire des deux Sanya. Mais je peux vous dire que leurs conditions de travail et de vie sont meilleures ici, à Moscou, que dans d’autres villes de province où la situation des ouvriers est bien pire ». Pour en être convaincus, il faudrait, semble-t-il découvrir la suite, « La Journée du mineur », qui dresse le portrait de Sanya et de sa femme Irinka dans la ville de Tula, à 250 kilomètres de Moscou. C’est une œuvre de cinéaste militant : « Beaucoup de gens en Russie pensent que les films comme les miens sont une honte pour notre pays et préfèrent ne pas discuter de ces sujets-là. Les critiques les trouvent trop durs et c’est pourquoi ils ne seront vraisemblablement jamais distribués chez nous ».

Sylvestre Meinzer

(propos traduits du russe par Nataliya Dandré-Kharkovskaya)