Journal du réel n°5 : Article sur « Je suis Japonais »

Je suis Japonais, Mathias Gokalp, Panorama français, 21’
Lundi 22 mars, 21h, Petite salle / Mercredi 24, 11h30, Cinéma 2
Le film (tourné en pellicule ; 2h de rushes), démarre de façon très documentaire, avec les images galvaudées du métro de Tokyo et une voix off – celle du réalisateur – qui annonce que ce premier voyage au Japon est un moyen de m’éloigner de mon propre pays » et «  fuir mon histoire ». Mathias Gokalp m’explique :  «  J’ignorais tout du Japon ; sauf que c’était le pays de Kurosawa. Le film qui donne la plus profonde lecture du Japon est Sans Soleil de Chris Marker, avec cette simple phrase «  pour comprendre le Japon il faut voir l’imperméabilité entre les sexes ».

Le film pénètre dans le milieu des « host » japonais : des garçons pour dames qui travaillent dans un club tenu par Tatsuya Kido, ancien host lui-même et, selon le cinéaste, « sorte d’alter ego » du narrateur. Kido, aujourd’hui patron de club, dit à la caméra qu’il avait commencé le métier de host à 17 ans, pour « l’alcool, les femmes, l’argent ».

Si les scènes dans le club sont un peu décevantes – on n’y voit qu’une seule cliente dans une fête d’anniversaire arrosée sur fond de musique de boîte (grande étrangeté toutefois que ces host hurlant dans le micro avec des gestes efféminés de geisha) – le film nous offre une séquence extraordinaire dans le foyer où les host vivent.

Dans des chambres d’adolescents bordéliques, à lits superposés, où s’entassent nounours, cadavres de bouteilles, linge sale, cendriers pleins, bombons, sèche-cheveux… nous pénétrons dans l’intimité de ces éphèbes que nous découvrons en pyjama, en train de jouer à la Play-station, avec des visages et des corps androgynes, presque enfantins.

Jusque-là, nous avons cru suivre un documentaire sur le « milieu ». Mais, lorsque Kido nous parle de la place de la femme au Japon, de la parité inexistante dans ces lieux de plaisir, le film commence à se déplacer : « J’aperçois quelque chose qui ne m’est pas étranger  sur la relation  entre hommes et femmes », reprend la voix.

Le film dresse alors une galerie de portraits de femmes dans la société japonaise : déguisées en poupée en pleine rue, posant en robe de mariée dans un « wedding hall », en tenue de collégiennes apprenant la cérémonie du thé (Ozu n’est pas loin dans ces scènes silencieuses, géométriques), dansant en majorettes effrénées.

Et là, s’opère un nouveau déplacement : c’est en observant cette société si éloignée de la sienne que le narrateur se reconnaît dans cette façon de « se réfugier dans des modèles et des images toutes faites ». C’est dans cet ailleurs qu’il comprend (comme devant une photo qui affleure peu à peu) qu’il « joue un rôle depuis toujours : l’idéal de virilité que tout le monde m’a appris » et qu’il se découvre  « épuisé par cet uniforme que je porte depuis l’enfance, fait du désir impersonnel de plaire pour dominer ».

Cet aveu, cette révélation du voyage, résonnent avec une magnifique scène dans le métro où des dormeuses – mères de familles, employées, étudiantes épuisées – semblent rêver à un amour idéal. Un portrait en creux des hommes sur des images de femmes.

Le film s’achève comme une réflexion autour de l’amour (joliment naïve), de l’espoir d’un « vrai partage » entre hommes et femmes, sur des images d’une virée nocturne en moto de Kido et sa petite amie… Étrange fin qui ouvre sur la fiction, où l’on croit voir revivre le couple d’amants maudits d’Oshima dans Contes cruels de la jeunesse.

Margherita Caron