Journal du réel n°5 : Article sur « Cet endroit c’est l’Iran »

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10 minutes avec les manifestants en Iran. Montage d’ images diffusées sur internet, ce film nous emporte au cœur des manifestations les plus importantes qui aient eu dans ce pays depuis sa révolution de 1979.

Le 12 juin 2009, l’Histoire jette le peuple iranien dans la rue. Femmes et hommes de toutes générations et croyances, toutes origines sociales et ethniques, hurlent : «Où est mon vote ? ». Les êtres fantômes dociles d’hier, aujourd’hui déguisés en vert, symbole de la résurrection, occupent les rues des villes, pour enfin les habiter et y devenir de véritables citoyens.

L’Histoire est ainsi : cette fraude électorale n’est pas la première, mais elle est tellement gigantesque, tellement grossière, que le peuple explose. Se met alors en marche un mouvement populaire vert qui réussit enfin à réunir une grande majorité d’Iraniens voulant réagir à l’humiliation que leur fait subir un gouvernement qui ne les représente pas.

Première image du film : la foule enragée, deux armes en mains – dans l’une des pierres, dans l’autre un téléphone portable. Le même jour, quatre ans auparavant, lors de la première élection de Mahmoud Ahmadinejad, un silence assourdissant et apocalyptique s’était lourdement imposé sur les mêmes lieux. En ce mois de juin 2009 le peuple chante : « À bas les dictateurs », filmant l’Histoire en train de se faire.

En contre-plongée, les milices Bassijis visent sur la vague verte avec leurs fusils et leurs caméras. Malgré les balles, les manifestants avancent en filmant avec leurs téléphones portables. La guerre électorale dans la rue est ainsi enregistrée et se propage vers le cyberespace, dans le monde entier. Les deux camps s’arment d’images.

L’extrait sonore d’une conférence des services de renseignements destinée à ses agents, diffusée clandestinement sur internet, nous fait entendre un cours sur le pouvoir de l’image. Ils sont équipés de caméras de surveillance au zoom hyper puissant. « …dorénavant, nous devrons veiller à tout documenter. Ce genre de document pris sur le vif risque d’avoir une grande importance à l’avenir (…), nous avons formé des gens spécialement pour cela (…) , nous voulons utiliser les images pour procéder à des arrestations », dit le responsable des renseignements. Il continue la formation par une lecon de mise en scène : « Vous devez former vos agents, leur apprendre comment s’habiller sur le théâtre des opérations, afin qu’ils puissent filmer, si vous portiez la barbe au milieu de la foule on vous aurait coupés en morceaux.»

Dans cette guerre de l’image, la mise en scène du corps est capitale, que ce soit chez les Bassijis, ou du côté des contestataires en vert. La peur d’être filmé et identifié n’existe pas seulement chez les manifestants, les Bassijis la craignent aussi : « Ne vous inquiétez pas, les cassettes vont rester chez nous ». Une peur justifiée, car même ces enregistrements secrets se retrouvent sur le net.

Les images de ces caméras résistantes font vivre au monde entier les derniers instants de la vie de Neda Aghâsoltân, jeune femme de 27 ans, tuée par le tir d’un Bassiji lors des manifestations. Neda devient l’icône du « mouvement vert ». Elle devient le visage des centaines de morts dans les rues ou en prison depuis les émeutes. Tandis que ces mêmes enregistrements montrent le visage du Bassiji qui a mis fin à la vie de cette étudiante, la presse pro-gouvernementale prétend étrangement qu’un tireur payé par la BBC est l’assassin de Neda et que ce meurtre est une mise en scène programmée par les chaînes de télévision européennes et américaines pour noircir l’image de la République islamique.

La télévision iranienne impose une seule voix, celle du Guide suprême Mahmoud Ahmadinejad. Pourtant les images et la voix d’un monde derrière la frontière envahissent le pays. Grâce aux satellites et aux paraboles clandestines, le peuple a accès à l’extérieur. La télévision d’État a perdu sa popularité. Le gouvernement renforce son rideau de fer en lançant des parasites, très dangereux pour la santé, afin de neutraliser les ondes provenant des satellites étrangers. De leur côté, les Iraniens allument leurs fers à repasser à 20 heures tous les soirs. La consommation d’électricité élevée de cet appareil déclenche des pannes d’électricité, et le journal de 20 heures (la propagande d’Ahmadinejâd) est coupé.

La dernière séquence du film nous fait basculer, la nuit tombante, dans la guerre du son. Les manifestants sont sur les toits, à implorer le secours du ciel. Un geste symbolique : ils se font entendre lorsqu’ils ne peuvent plus se faire voir.

La texture sonore des manifestations dans ce film est saccadée et étouffée. Elle crée la sensation d’un monde sous l’eau, qui se redresse pour prendre son souffle, avant de replonger dans sa bulle. Ce monde, d’un geste libérateur, nous envoie des éclats de vie afin de renouer avec l’extérieur, de s’échapper de son île, de se relier au monde, de sortir de sa bulle. Il nous inonde de ses images clandestines, par tous les moyens possibles, pour nous faire part de son éveil. Alors que les journalistes internationaux sont renvoyés du pays, bloqués à la frontière ou dans les hôtels de la capitale, leur matériel confisqué, des opérateurs anonymes iraniens couvrent l’événement depuis l’intérieur.

Cet endroit c’est l’Iran est rendu possible grâce au nombre d’images filmées circulant sur le net et qui permettent au réalisateur de montrer une même scène sous différents angles de vue. C’est le cas d’une des séquences dans laquelle des manifestants attaquent un bâtiment, suivie de son contre-champ, des Bassijis tirant depuis le toit. Ces images veulent témoigner de l’authenticité d’un mouvement populaire que l’on ne peut réduire, comme tente de le faire le gouvernement ou malheureusement une certaine élite occidentale, à un petit regroupement de « bourgeois du nord de Téhéran manipulés par les États-Unis ». Grâce aux images, ces « racailles », comme les appelle Ahmadinejad, ont réussi à retrouver la voix qu’ils avaient perdue. C’est la voix d’un pays sous l’eau qui resurgit dans la rue, pour achever une révolution qu’il a commencé il y a 31 ans, pour devenir enfin libre et autonome. Les images et le cyberespace seront-ils des armes suffisamment puissantes ? L’Histoire nous le dira.

Mahsa Karampour