Journal du réel n°4 : Entretien avec Richard Dindo

« Gauguin à Tahiti et aux Marquises », Richard Dindo, Panorama français, 66’, France

Aujourd’hui, 19h, Cinéma 1 / Mercredi 24, 13h30, Cinéma 2 / Jeudi 25, 13h, CWB

Dans ce film, avez vous cherché à démythifier Gauguin et si oui, pourquoi ?

Quand on a à faire à un grand personnage historique, c’est forcément un personnage mythique, mythifié. Il s’agit donc effectivement d’abord de le démythifier, de le dépoussiérer de son mythe et de lui rendre sa dimension d’être humain, d’homme, tout simplement. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai travaillé avec les propres textes de Gauguin, avec sa propre parole, pour le comprendre à travers lui-même, et non pas à travers le regard et la parole des autres, car c’est là où commence le mythe justement. J’oppose au mythe, que j’appelle « la fausse mémoire », une mémoire « vraie » qui part des choses vraies, vues et racontées par mon personnage lui-même. J’humanise mon personnage en quelque sorte, en lui rendant sa dimension d’humain, dans toute sa simplicité et dans toute sa complexité.

Quel était l’enjeu du film ?

Continuer à travailler sur ce que j’appelle « l’art de la biographie » et sur le rapport entre l’image et la parole. Gauguin était un sujet « idéal » pour moi, dans la mesure où je suis là en face d’un peintre qui est aussi écrivain, c’est-à-dire qui sait se raconter et qui sait parler de son art. J’ai donc dès le départ et l’image et la parole. Et puis, dans mes films c’est toujours l’autre qui parle. J’essaye de comprendre sa vérité à travers son texte autobiographique. C’est là qu’est sa « vérité » et nulle part ailleurs.  L’enjeu « politique » est, si l’on peut dire, défendre l’art, défendre la liberté de l’artiste, aussi celle évidemment du documentariste que je suis : garder ma liberté de faire les films que j’ai envie de faire, de continuer à réaliser « ma philosophie du documentaire », sans jamais me renier ni perdre ma dignité.

Comment avez vous sélectionné les textes et les toiles que vous avez choisis?

Selon mon goût et mon instinct. J’avais les magnifiques textes de Gauguin de Noa Noa et d’Avant et après, plus sa correspondance. Il s’agit de trier là dedans, de lire, de choisir. Il faut  réduire tout cela à l’essentiel. Je choisis les phrases les plus belles et les plus profondes et j’en fais un nouveau montage. Tout cela toujours selon mon goût personnel et subjectif. On trouve évidemment dans les phrases de l’autre sa propre pensée. Le langage de l’autre est mon propre rêve du langage qui somnole en moi et qui ressort grâce à l’autre. Ce livre qui repose en nous, comme disait Proust, et qui attend d’être réveillé et  « traduit ».  On se définit soi-même par les choix qu’on fait. Tout ce qui est dit dans mes films, je le pense moi aussi. Je parle à travers l’autre.

L’Occident que décrit Gauguin résonne fortement avec notre présent. Pourquoi est-il important de transmettre la pensée de cet artiste aujourd’hui?

Gauguin a prophétisé que l’industrialisation détruira la terre. Il est allé chercher un paradis ailleurs et il est tombé sur ce qu’il avait fuit, des gendarmes, des missionnaires, l’autoritarisme de l’État, l’arrogance du pouvoir. Il a également combattu le côté mercantile de l’art, les faux compromis, la soumission à l’argent, etc. Il y a à mon avis une actualité de Gauguin, à travers son acte de rébellion et la revendication de sa liberté totale en tant qu’homme et en tant qu’artiste.

Faire sortir les toiles du musée, est-ce une façon de les rendre à la vie ?

Oui, exactement. J’enlève les tableaux de leurs cadres qui les emprisonnent et les enlaidissent, je les remets dans leur nature d’origine, je les regarde et les donne à lire au spectateur dans leur « acte de naissance », s’il l’on peut dire. Avec cette idée qu’il faut regarder les choses d’une manière toujours nouvelle, qu’il faut toujours tout relire pour essayer de comprendre toujours mieux. Et puis c’est aussi une question de pur plaisir, c’est-à-dire de lire, regarder, écouter, parler. Les choses les plus « simples de la vie », comme disait si bien Althusser.

Dans quelle mesure l’écrit a-t-il sa place au cinéma ?

Le cinéma s’est souvent inspiré des romans, c’est-à-dire de l’extraordinaire imagination des écrivains. En ce qui me concerne, ce que j’aime dans le documentaire, c’est que le monde est toujours déjà là, je n’ai pas besoin de l’inventer. Le livre par exemple, est quelque chose qui est déjà là. J’ai plusieurs fois eu envie dans ma vie de faire un film à partir d’un livre, pour être tombé amoureux de la beauté d’un texte, j’avais envie de le lire en allant à la recherche d’images que j’appelle des « images possibles ». Quand on a à faire au passé et à des personnages morts, il faut inventer des images, il faut filmer le réel tel qu’il se présente à vos yeux et y chercher des traces du passé. Mais au départ il n’y a rien à filmer. Le passé et la mémoire ne peuvent être racontés qu’avec des mots et des phrases. Et les images ne sont alors en quelque sorte que des métaphores de ce qui n’est plus, de ce qu’on ne peut plus montrer.

Considérez vous Gauguin comme un vaincu ?

J’ai toujours préféré ceux qui perdent à ceux qui gagnent. Je trouve qu’ils sont plus humains dans leur tragédie et plus émouvants.  Mon cinéma est souvent endeuillé par l’inévitabilité de la mort qui est la première et la dernière de nos défaites. Du travail de deuil aussi par rapport à l’écrasement de l’espoir et du rêve de la Révolution. Il faut toujours se rappeler des morts pour qu’ils soient un peu moins morts. L’artiste cherche à éviter cet oubli, en créant son œuvre de beauté qui est toujours aussi œuvre de mémoire. Et puis qu’est-ce que c’est une victoire, une défaite? L’artiste est là pour créer une œuvre, pour laisser derrière lui la trace de son œuvre. C’est après la mort que la vie devient un destin, comme disait Malraux.

Propos recueillis par Leïla Gharbi