Journal du réel n°4 : Entretien avec Mati Diop

« Atlantiques », Mati Diop, Premiers films, 16’

Aujourd’hui, 19h, Cinéma 1 / Mercredi 24, 13h30, Cinéma 2 / Jeudi 25, 13h, CWB

Tu es métis franco-sénégalaise. En quoi ce film nous parle de toi ?

Ce film est à la fois très séparé de moi, de ma vie, c’est une réalité qui m’échappe et que je ne peux pas expliquer clairement. Pourquoi le voyage clandestin d’un jeune garçon me touche-t-il autant ? Mais c’est aussi très intime, dans le sens où ça me ramène forcément à mes origines : un jour, un jeune homme a aussi dû faire ce chemin pour rejoindre l’Europe et rencontrer ma mère…

D’une part, je suis vraiment obsédée par cet acte de confrontation à l’océan (c’est de l’ordre du surhumain, du surréel). Mais d’une manière plus obscure aussi, je suis troublée par la négation de soi qui habite toute cette génération. C’est compliqué d’avoir des racines dans cette partie du Sénégal quasiment renié par sa jeunesse. Quand on entend répéter vingt fois par jour « je veux partir, je veux partir, ici y’a rien, y’a aucune possibilité », c’est assez terrible. Ils en arrivent vraiment à nier leur identité, leur passé, à s’annihiler, eux et leur pays.

C’est aussi  un film sur la jeunesse ?

Oui, c’est vraiment la question du passage, autant le passage d’une rive à l’autre que le passage de l’enfance à l’age adulte. Dans leur emballement, leur excitation à partir, je sentais qu’ils cherchaient vraiment à se prouver à eux-mêmes qu’ils en étaient capables, pour passer à l’âge d’homme.

Comment as-tu rencontré Serigne ?

En fait, je voulais capturer cette parole, cette démarche, et mon cousin a pensé à Serigne. J’ai tout de suite été séduite par son énergie, sa force vitale, son côté incandescent. Le soir même, il nous a embarqués, et il nous a tout raconté. Ensuite, de retour à Paris, je l’ai redécouvert à travers son récit – que j’ai fait traduire – et là je me suis dit « mon dieu, sans m’en rendre compte, c’est un héros que j’avais en face de moi ! ». À l’époque j’étais repartie sur d’autres projets et quand j’ai décidé de prolonger le film, d’aller plus loin, de revenir à Dakar, j’ai appris la mort de Serigne. Ça a été une surprise terrible. Ça devenait dérisoire, de faire un film, alors qu’il n’était plus là. Finalement, en relisant son récit, j’ai découvert une phrase : « Quand on décide de partir, c’est qu’on est déjà mort. Quand tu entreprends ce voyage, tu penses forcément que tu peux perdre la vie. Mais notre vie nous l’avions déjà perdu ici et nous rêvons de la ressusciter ailleurs ». J’ai eu comme un déclic : j’ai compris qu’en fait, il parlait tout le temps de la mort. Ce qui m’a ramenée à l’impression que j’avais au départ : que ces jeunes deviennent fantômatiques, parce qu’ils sont là mais qu’ils ne sont pas là, tellement ils sont déjà ailleurs…

Tu croises trois récits de sources différentes…

Au cœur, il y a le récit de Serigne. Comme je me suis inspirée de loin d’une forme tragique, j’ai pensé mettre un prologue. Le film s’ouvre donc avec une voix dont on ne voit pas le corps. Je ne voulais pas placer le film d’emblée dans une temporalité particulière, ni dans une peau, noire ou blanche, ni à un endroit précis. Et je ne voulais pas qu’on sache si on est du côté des morts ou des vivants.

Le récit de la fin, c’est le témoignage d’un rescapé du Radeau de la Méduse.

Lorsque je me suis plongée dans le récit de Serigne, qui était presque comme un texte classique, que j’ai vu les descriptions qu’il faisait – le voyage, les réactions des hommes, les blessures, la faim, la soif, la vision des vagues et toutes ces petites histoires à l’intérieur de la barque – ça m’a fait penser au Radeau de la Méduse. J’ai découvert qu’il y avait un fait divers réel et un texte derrière ce tableau. D’ailleurs, ce qui était troublant, c’est que c’était un bateau négrier qui venait chercher des esclaves au Sénégal. Je me suis dit « c’est fou ce que Serigne a traversé. Des siècles avant, cet énorme navire a échoué dans le même territoire ». J’ai trouvé ça magnifique et j’ai décidé de finir sur ce récit pour faire de toute cette histoire une sorte de poème contemporain. Un poème épique qui aurait pris la liberté de voyager entre l’histoire et le mythe, entre le fait réel et l’imaginaire.

Propos recueillis par Sylvestre Meinzer