Journal du réel n°4 : Entretien avec Laurent Roth et Dominique Cabrera

« Ranger les photos », Laurent Roth, Dominique Cabrera, Panorama français, 14’

Aujourd’hui, 17h, Cinéma 1 / Mercredi 24, 18h45, Petite salle / Jeudi 25, 10h, CWB

Un vendredi, en fin d’après-midi, je retrouve Dominique Cabrera et Laurent Roth qui me font tout de suite remarquer que nous allons parler plus longtemps ensemble, que la durée totale du film. Dominique me propose de troquer cette interview contre la possibilité de me prendre en photo…

Racontez-moi l’origine de ce film…

D.C. : Laurent venait de s’acheter une caméra et c’est après un repas ensemble dans ma nouvelle maison à Montreuil, qu’on a décidé de faire ce film tourné-monté en douze plans-séquences.

L.R. : Je me souviens que je me suis demandé: que fait un cinéaste quand il ne fait pas de film ? Dominique, travaillait sur un journal filmé, Demain et encore demain et moi, je l’ai filmée en train d’ouvrir des cartons qu’elle n’arrivait pas à ouvrir. Ce n’était pas préconçu mais très spontané. Et puis, je voulais essayer la touche fade overlap pour voir si elle fonctionnait. Cette touche permet de faire des fondus au noir à l’ouverture et à la fermeture… ça a créé un rythme.

D.C. : Oui, on peut sentir son rythme interne, il décide quand appuyer, ça rythme les effets, les séquences, c’est comme une danse. C’est plus un jeu qu’un travail, le résultat d’une concentration commune après un repas. Une sorte de grâce en est sortie. Quand on vit, on écrit ce qui se passe. Dans la vie il y a des moments où nous sommes capables d’avoir cette grâce de l’invention, de la création sans préméditation autre que de vivre.

L.R. : C’est comme une danse, oui, avec deux conducteurs. J’aime beaucoup les silences de Dominique dans le film, elle a la capacité de laisser les silences. On ne laisse pas souvent la place au silence.

D.C. : Il y a un filmeur et moi j’expérimente le rôle de celle qui est filmée, celle qui écrit la séquence avec son corps, son être. C’est un territoire partagé. On s’amuse avec ça.

L.R. : Dans les films intimes qui parviennent sur le grand écran, on arrive à faire un effet de loupe sur des toutes petites choses. Ça crée des émotions et ça prend d’un seul coup beaucoup d’importance. On veut sûrement sauver quelque chose quand on fait un journal.

J’ai pensé au tourné-monté grâce à Alain Cavalier avec son film Ce répondeur ne prend pas de message. Et là, je me suis dit que c’était possible. Le tourné-monté c’est comme faire des esquisses, il faut décider tout de suite, on n’a pas le droit à l’erreur. On est dans le geste, la pensée, l’inspiration est geste. On ne revient pas sur le temps qui passe. C’est comme ça que je filme ma famille, sans montage.

D.C : Ce film c’est un bilan de ma vie pour moi et le portrait d’une amie pour toi.

L.R. : Oui, Dominique c’est la seule personne pour moi qui soit encore dépositaire de la question du bonheur au cinéma.

D.C. : Pas la seule, tu exagères !

L.R. : Mais tu as une forme d’innocence et d’inconscience par rapport à cette question. Le moment où tu offres une montre à ton fils, c’est très beau, c’est un arrêt du temps que la photo permet et que le cinéma pérennise… Utopie mineure que j’avais envie de filmer…

Comment s’accordent l’image fixe et l’image en mouvement ?

D.C. : La photo, c’était très important pour moi et je faisais des albums comme je pourrais faire un film avec des séquences, des suites. Qu’est ce qu’on met dans une photo qu’on aime ? C’est une question que je me pose souvent. En regardant le film, j’ai eu la même sensation que lorsque je regarde une photo que j’aime bien. Il y a quelque chose de juste.Faire des photos, les ordonner, leur donner vie, c’est faire des choix, j’aime les regarder, c’est comme des notes, des tableaux, ce sont les signes d’un trajet, c’est une manière de travailler, de malaxer la matière picturale.

L.R. : Le cinéma redonne le temps de l’émotion à la photographie. Je filme autant les photos que les réflexions et l’émotion de Dominique. Quand on trouve des photos aux Puces, il manque le rapport des êtres chers qui les ont possédées, qui les ont regardées. On peut toujours les imaginer mais… En photo il y a toujours un champ et un contre-champ, là avec le film, on retrouve le contre- champ de la photographie. J’ai filmé le cinéma qui manque à la photo.

D.C : C’est dommage de ne pas faire des films comme on prend des photos, de façon spontanée et légère, de ne pas pouvoir faire des petits films à côté des grands.

Comment avez-vous reçu ce film, onze ans après ?

L.R : On ne l’avait jamais vu avant cet été. Le 104, mon lieu de résidence artistique actuel, m’a demandé de faire une rétrospective de mes films et je me suis dit : pourquoi ne pas montrer celui là ? Nous l’avons projeté à la Nuit Blanche et les gens de tout milieu ont été bouleversés. On était très heureux. Même si on l’avait composé avec un générique de début et de fin comme un film fini, ce film est devenu vraiment réel avec un public. Et puis, Dominique venait de perdre quelqu’un de cher, alors…

D.C. : En fait oui, c’est un film autour de mon père, c’est lui qui termine le film. C’est lui qui était photographe. C’est un peu un testament, ce film.

Propos recueillis par Zoé Chantre