Journal du réel n°3 : Regard sur Viajo porque preciso, volto porque te amo

Viajo porque preciso, volto porque te amo, Marcelo Gomes, Karim Aïnouz, Compétition internationale, Brésil, 71’

Aujourd’hui, 20h45, Petite salle / Mercredi 24, 12h, Petite salle

José Rénato, géologue, est envoyé en mission d’études dans le Nord-Est du Brésil, pour déterminer la trajectoire d’un canal qui va traverser la région.
Une région aride, jalonnée de villes désertées, dont les habitants ont été délocalisés.
C’est en fait un tout autre voyage que le géologue entreprend. La mission est un prétexte à un voyage intérieur, où le narrateur (une voix-off à la première personne) s’interroge sur lui-même, sur son histoire d’amour avec sa femme Blondie, leur séparation.
Une phrase lue au détour d’un hôtel, sur une affiche démodée, devient le leitmotiv du monologue intérieur, du voyage, du film : « Viajo porque preciso, volto porque te amo ».
(« Je voyage car je le dois, je reviens car je t’aime »)

Ce road movie , aux allures de voyage initiatique, nous fait traverser des paysages désertiques, lunaires, clairsemés d’apparitions tout au long de la route, au fil du parcours du géologue : un couple de paysans, Nino et Perpétua, inséparables depuis 50 ans ; des motels miteux (déjà vus dans l’errance du photographe d’Alice dans la ville de Wim Wenders); des stations essence fantomatiques ; la menace d’un orage ; la route la nuit, éclairée par les phares des camions ; une ferme où vit une famille de cinq filles à l’air maussade ; un restaurant de routier où plane l’ennui, le vide ; un marché nocturne et ses charretiers ; des travailleurs au repos dans leur hamac ; un cordonnier qui fredonne une chanson d’amour ; le visage d’une fillette aux yeux de miel qui rappellent au narrateur ceux de sa femme Blondie.
Images hallucinatoires, sur lesquelles, dans une correspondance imaginaire, la voix martèle : « Ce voyage était pour oublier, mais je ne fais que me souvenir » , « …ce voyage me ramène au jour où tu m’as quitté. Je pense sans cesse au retour, mais je n’ai nulle part où aller ».
C’est le voyage d’Ulysse mais sans but, sans retour, sans terre, sans Pénélope.
Le voyageur va alors s’oublier dans les bras d’une femme, de plusieurs femmes. Le film tente là une série de portraits (traités sous forme de photos, d’images intimistes, de corps exposés, d’interviews) qui ressemble davantage à un catalogue de conquêtes : l’employée d’une station essence ; une jeune femme au seins « petits comme des olives » ; Rosa au regard triste ; Patricia, danseuse dans un club, qui rêve d’une vie normale et que le géologue en mal de vivre, perdu, interroge sur l’amour, la vie, les questions qui le hantent, tout en continuant sa mélopée sur sa femme Blondie.
La mission touche à sa fin, la route atteint un fleuve à 800m d’altitude d’où partira le canal, au bord d’une ville fantôme qui sera bientôt engloutie par les eaux. 52e jour de séparation.
Au sommet d’une montagne qui surplombe l’étendue azure du fleuve, contemplant le paysage comme un paysage intérieur, le narrateur nous livre : « C’est pour ça que je fais ce voyage…pour me mettre en mouvement, recommencer à vivre ».
Les dernières images du film, montrant les sauts d’ange salvateurs dans la baie d’Acapulco, parachèvent la morale (attendue) de l’histoire : la guérison au bout du voyage.

Au générique de fin, nous découvrons que cette matière documentaire si riche a été tournée entre 1999 et 2009. Cette information confirme l’impression ressentie tout au long du film : l’âpreté du réel contraste terriblement avec cette voix-off fictionnelle, dont les sentiments, les peines, restent désincarnées.
Tout comme on ne croit pas à la mission du géologue dont le travail, après les quelques pierres montrées au début, est vite évacué, de même le monologue plaintif du narrateur, complaisant, plein de lieux communs sur l’amour, ne nous atteint pas.
La force des visages, des corps, des paysages – bien réels, eux – la beauté des regards surpris par la caméra, l’emportent sur la quête du narrateur, sur son chagrin d’amour esthétisant.
Sans doute faut-il se raccrocher au « réel », à la vie des autres, quand la sienne a perdu de sa consistance.

Margherita Caron