Journal du réel n°3 : Entretien avec Sophie Bredier

Elie et nous, Sophie Bredier, Compétition internationale, 69’, France

Lundi 22, 11h30, Petite salle

Sophie Bredier : « Elie est la personne qui m’a vraiment donné envie de faire du documentaire. En 1993 je cherchais pour mon premier documentaire, Nos traces silencieuses, co-réalisé avec Myriam Aziza, le témoignage d’un déporté et c’est là que j’ai rencontré Elie. Je ne pensais pas du tout le refilmer un jour. On est restés amis, il m’a présenté sa femme, ses enfants et je suis devenue assez proche de sa benjamine. Il y a deux ans, Elie m’a appelé et m’a demandé les coordonnées de Maurice Mimoun, le chirurgien qu’il consulte à la fin du film et qui est aussi dans Nos traces silencieuses. Je lui ai alors demandé pourquoi, et il m’a parlé de son envie de se refaire tatouer son matricule de déportation. À partir de là, j’ai senti que c’était peut-être un signe, qu’Elie me demandait quelque chose et j’ai trouvé ça tellement extraordinaire que je voulais l’accompagner.

Partir d’une chose concrète, ici le corps et le matricule de déportation, pour déployer des questions abstraites telles que la perte, la transmission, le manque, la souffrance indélébile. Comment effacer l’indélébile pour Elie alors que son matricule a disparu à jamais ? Comment être à la hauteur d’une promesse que l’on se fait à soi-même et aux autres ? Au nom de quoi doit-on tenir une promesse ? Peut-être que les promesses sont faites pour ne pas être tenues ?

Dans le film, il y a une affiche de The Wrestler (« le catcheur »). Pour moi, tout le secret du film est dans ce plan. Elie doit se battre pour se faire comprendre. Quand le Professeur Mimoun lui dit : « C’est un faux », Elie lui répond : « Non c’est une copie ». Pour moi c’est très précieux, et je continue à être avec Elie. On peut penser qu’Elie termine son parcours sur cette idée du faux, mais s’il ne se fait pas retatouer, c’est aussi à cause de tout ce qui a été dit avant. C’est pour nous qu’il ne le fera pas. C’est là que le titre Elie et nous, qui peut sembler d’une extrême banalité au départ, prend tout son sens. C’est le choix cornélien du film. Dans la vie, on est parfois entendu, mais dans les phases de souffrance, on reste quand même isolé.

Je voulais que ce film soit drôle, car être aux côtés d’Elie est tout sauf mortifère. Je voulais qu’on ressente l’énergie de la vie tout le temps, je voulais un film qui raconte la déportation autrement. On parle d’un homme vivant qui est en train de se battre. Il s’avère que c’est un déporté. Mais c’est surtout quelqu’un qui est dans l’énergie de la vie. D’où le choix de cette musique électronique quand Elie est à la salle de gym, car je voulais parler de quelque chose de très contemporain, et non pas de ce qu’il s’est passé il y a soixante ans. La musique était très importante et je tenais à la chanson de Bashung, Comme un lego. Je voulais que le film se termine avec celle-ci.

Le film a mis longtemps à se faire. Ma productrice, Muriel Meynard, m’a accompagnée dans ce pari fou. Dire aujourd’hui qu’on va faire un film sur un ancien déporté, c’est difficile. En tout cas lorsqu’on l’aborde sous ce prisme-là, pas victimaire, mais dans cette urgence du présent, comme un combat. J’ai été très émue, quand Javier Packer Comyn m’a appelée pour m’apprendre la sélection du film au Cinéma du Réel. Je désirais que ce film soit montré dans ce festival, pour cette question précisément du réel. Elie et nous s’interroge sur le passage à l’acte et sur le principe de réalité. Et le réel, c’est le point de vue sur lequel on se place pour saisir les choses. Je voulais que ce soit un film de dialogue et un film sur le positionnement. Quand on tient sa position, ça permet à l’autre d’avancer, de dégager sa pensée.

J’ai suivi un déporté, mais toutes les questions annexes sont universelles et pas seulement en lien avec la Shoah. Comment être l’enfant de son parent qui a souffert, que ce soit un Algérien, que ce soit un Rwandais, ou un Cambodgien victime des Khmers rouges ? Face au destin d’Elie je suis bouleversée alors que ce n’est pas mon histoire. Le cinéma, c’est peut-être entrer dans la spécificité d’une histoire, mais ce n’est pas spécifiquement la Shoah. Elie, ayant vécu la Shoah de cette manière et l’ayant dépassée de cette façon là, me passionne… Ce qui m’intéresse au départ c’est Elie tel qu’il est. J’ai de l’amour, de l’admiration pour cet homme justement parce que jamais il ne se met en avant, à cause de ce qu’il a vécu. Elie, c’est mon héros. Et j’ai voulu le filmer tel quel, avec ses moments de bravoure, de découragement, dans la lutte et le courage. »

Propos recueillis par Dorine Brun et Maïté Peltier.