Journal du réel n°3 : Entretien avec René Ballesteros

La quemadura, René Ballesteros, Premiers Films – France et Chili, 65′
Aujourd’hui, Cinéma 1 / Mercredi 24, Centre Wallonie Bruxelles

La Quemadura est un film très introspectif, il plonge au cœur d’une blessure familiale (la « brûlure » du titre), mais il s’agit aussi d’une enquête pour laquelle vous utilisez de nombreux éléments extérieurs (témoignages, photos…) et qui fonctionne sur une sorte de suspense. Comment avez-vous abordé le travail sur ce film et sa construction ?

Le son a été le premier élément. La prise de contact téléphonique avec ma mère a été l’élément déclencheur du film et celui qui a guidé sa construction au montage. Comme une présence fantômatique, invisible. Puis j’ai compris que, comme le fantôme, la personne disparue ne pouvait pas se matérialiser, que je ne pourrai voir que ses contours. Alors j’ai construit une espèce de trame faites de digressions (les livres, la piscine, la famille, la sœur, le frère) qui vont et viennent entre une voix venue du passé, mais sans mémoire, et un présent multiple, difficile à appréhender.
Mais pour être direct, je crois qu’il y a des choses, des expériences, qui ne peuvent pas se communiquer, qui ne peuvent pas être dites, certaines douleurs dont l’approche rend faible, font peur, et pour cela, pour s’approcher de ces abîmes, il faut se servir du langage, de la digression narrative, dessiner les contours de ce qui ne peut pas être regardé directement, comme le soleil en plein jour. Lorsque j’envisageais le risque pour ma sœur et moi de faire ce film, j’aimais bien nous voir comme les personnes qui pratiquent le « benji », qui se laissent aller librement vers le gouffre, mais solidement attachés à un élastique qui les relie à la surface.

Vous et votre sœur semblez liés au souvenir de votre mère grâce aux livres qu’elle a laissés lors de son départ. Ils semblent être le vecteur de la mémoire et la preuve qu’elle a bien existé…

Les livres sont un médium. Ils portent en eux quelque chose de vivant mais à l’état de repos, comme des corps cryogénisés, qui attendent que la chaleur de la lecture les réanime, qui attendent le lecteur, comme des corps muets en apparence. D’un autre côté, la mère est seulement une voix, une voix sans mémoire, sans corps.

Que signifient pour vous les séquences récurrentes qui offrent une sorte de « respiration » au film, où l’on vous voit dans une piscine ?

Quand j’étais en train de reprendre le contact téléphonique avec ma mère, je l’appelais la nuit, à cause du décalage horaire entre la France et le Venezuela. Parallèlement, je commençais, pour la première fois de ma vie, à apprendre à nager. Cette « coïncidence » biographique, ce moment de ma vie où ces deux actions (parler avec ma mère la nuit et me lever le matin pour aller à la piscine) se croisaient, je me suis dit que le film devait l’intégrer.

Ces séquences sont apparemment les seules tournées en France… Pourriez-vous revenir sur votre parcours et sur celui du film, qui est une coproduction franco-chilienne ?

Je suis arrivé en France en 2005. J’ai quitté mon travail comme psychologue dans le sud du Chili pour étudier le cinéma à l’Université Paris 8. Mon projet au début était basé sur mon expérience des cabines téléphoniques parisiennes, le fait de voir tous les soirs des étrangers qui communiquaient avec leurs familles grâce aux cabines téléphoniques. Je voulais faire un film sur ces gens. Soudain, un jour, je me suis souvenu des appels téléphoniques avec ma mère quelques mois après son départ, en 1982. Je me suis dit que c’était ça, l’idée qui me obsédait depuis des mois. J’ai commencé à écrire le projet quand j’étais en Master Cinéma. J’ai commencé à tourner avec l’aide de de l’université et le soutien d’amis. Puis j’ai commencé mes études au Fresnoy, qui m’a permis de continuer ce projet, de tourner davantage, de faire une bonne post-production avec du temps, une réflexion profonde sur le montage, une bonne équipe et une monteuse exceptionnelle. Parce qu’il me fallait de la distance, toujours de la distance, pour pouvoir aller au bout du projet.

Propos recueillis par Christian Borghino