Journal du réel n°3 : Entretien avec Christoph Girardet

Contre-jour, Christoph Girardet, Matthias Müller, Compétition internationale, Allemagne, 11’

Aujourd’hui, 18h45, Cinéma 2 / Lundi 22, 18h45, Cinéma 1 / Mercredi 24, 11h30, Cinéma 2

Quelle est l’origine du projet ? Comment avez-vous décidé de le réaliser à deux ?

Christoph Girardet : Matthias Müller et moi travaillons ensemble depuis plus de dix ans, sans être pour autant un duo d’artistes, chacun a sa production individuelle. Dans nos projets communs, nous fusionnons nos approches artistiques : nous décidons de tout ensemble, à égalité, depuis les premières recherches jusqu’au dernier moment de la post-production.
Comme la plupart de nos œuvres, Contre-jour est parti de quelques idées clés avant de se développer en un projet autonome. D’abord, nous étions intéressés par le paradoxe entre la présence fréquente de figures d’aveuglement dans le cinéma commercial et la façon dont celui ci est représenté. Ensuite, nous partagions une fascination grandissante pour une certaine « iconisation » du visage humain dans le cinéma d’avant-garde, comme par exemple les Screen test en noir et blanc d’Andy Warhol et les films d’autres artistes proches de la Factory de Warhol tels que Gerard Malanga et Danny Williams.
Nous étions assez certains de pouvoir faire un film à partir de ces deux éléments. Avec Contre-jour, nous poussons notre travail un peu plus loin vers l’abstraction. Jusqu’ici, je considère ce film comme notre œuvre la plus riche en niveaux de lecture. Il traite de sujets déjà abordés dans nos travaux précédents mais que nous affrontons ici différemment, jusqu’au point de les renier à certains moments. Idéalement, le spectateur sera confronté à plusieurs idées (dont une réflexion sur la vision), autant de façon concrète que métaphorique.

D’où proviennent les images du film ? Dans le cas d’utilisation d’images préexistantes, comment reliez-vous votre film à ces références ?

Nous utilisons souvent le found footage. C’est le cas de la moitié des images de ce film, qui ont requis un processus très élaboré de sélection de plans provenant autant de l’histoire du cinéma que de films de série B ou de séries télévisées récentes. Les plans collectés étaient refilmés en intervenant sur la netteté et l’exposition de façon à ce qu’il n’y ait pas de hiérarchie entre eux. Ce matériau est plein de références cachées qui sont en même temps détruites, les images étant rendues difficilement identifiables.
Le reste des plans montre surtout nos personnages principaux et a été filmé en 35 mm, en une journée de studio. Leur traitement est différent (en noir et blanc, sans clignotement), le défi étant d’associer les multiples matériaux en une dramaturgie et une structure déterminée.

Dans l’obscurité d’une salle de cinéma, les passages clignotants et les soudaines apparitions de lumière peuvent être pénibles pour les yeux. Vouliez-vous que le spectateur endure le film comme une expérience douloureuse ?

La qualité de Contre-jour avec sa structure écrasante et exigeante repose au delà de ce que les mots peuvent décrire ; il faut l’expérimenter, en particulier visuellement. Nous avons tendance à oublier combien l’œil est un outil très sensible. Alors, oui, le film peut être douloureux à regarder mais il comporte une certaine vitalité. Ce film est physique et c’est évidemment volontaire.

En quoi pensez-vous votre film comme un documentaire ? De quelle façon votre film se connecte-t-il au réel ?

C’est une question intéressante. Le directeur artistique du festival a invité le film à la sélection, nous n’avions pas pensé à le proposer, il serait peut-être plus juste de lui adresser la question…
Je pense que ce film est loin d’être un documentaire, néanmoins, c’est formidable de pouvoir le montrer dans ce contexte. Ce film aborde des sujets tels que l’imagination, les rapports, la présence et l’absence, la représentation des images, les mécaniques du cinéma, etc. Il y a de nombreuses façons de relier cette expérience à la réalité individuelle du spectateur.

Le film fait référence à l’univers médical. Pensez-vous que les cinéastes, comme les chirurgiens ophtalmologues, opèrent sur le regard des autres ?

Oui. Ils le peuvent, définitivement. Mais comme vous le savez, ce n’est pas toujours pour le mieux.