Journal du réel n°3 : Entretien avec Alberto Arce

To Shoot an Elephant, Alberto Arce, Mohammad Rujailah, Espagne, 112’

Aujourd’hui, 21h, Cinéma 2
Lundi 22, 12h, Cinéma 2

Pouvez vous nous expliquer pourquoi vous citez Georges Orwell dans le titre de votre film (1) ?

Georges Orwell est venu à Barcelone en 1936 pour rejoindre les Brigades Internationales et les milices républicaines lors de la guerre civile espagnole. Il était aussi journaliste et écrivain. Avec un clair engagement. J’ai voulu lui rendre un hommage personnel et je cite mes références en ce sens. Je veux informer tout en prenant parti. Je veux être honnête avec moi-même et avec les partenaires que j’ai sur le terrain quand je filme. Je ne suis pas neutre. Je ne suis pas objectif. Je suis du côté des Conventions de Genève et de la Loi humanitaires internationale. Orwell et ses amis disaient en 1939 : « Si l’Espagne échoue, l’Europe entière échouera. Nous ne combattons pas seulement ces soldats en face de nous, nous combattons une idéologie globale, nous combattons le fascisme ». Je ne filme pas seulement le bombardement de Gaza, je combats le sionisme, le sionisme étant selon moi une idéologie politique fasciste. Orwell était anti fasciste en 1936. Ils avaient prévenu les gouvernements européens de ce qui allait arriver, ils n’ont rien fait pour aider l’Espagne et quelques années plus tard ils étaient envahis par le fascisme. Je suis anti sioniste en 2010 parce que les gouvernements européens ne font rien concernant ce qu’Israël est en train de faire et l’Europe paiera et est déjà en train de payer le prix fort pour cela. Je crois qu’aider les palestiniens est aussi une condition de notre propre sécurité ainsi que celle des communautés juives du Moyen-Orient. Leur survie, qui n’a rien à voir avec le sionisme. C’est pourquoi le sionisme doit être combattu. C’est pourquoi je veux que les gens pensent à George Orwell.

Vous êtes journaliste. Pensez vous qu’un film ai plus d’impact qu’un autre media ?

Malheureusement non. L’information de large diffusion touche des millions de personnes. Nous n’en atteignons que quelques milliers. Je suis seulement un jeune indépendant qui cherche continuellement du travail. Je suis sceptique. Dans un monde normal, quand vous faites un tel travail, vous devriez avoir des opportunités, du boulot, des engagements… un journal ou une chaîne de télé auraient du me contacter. Au contraire. Le film n’a été acheté par aucune chaîne importante et nous n’avons été contacté pour aucune sortie en salles. Donc, très probablement, ce film va tomber dans la catégorie de ceux qui donnent davantage d’informations aux gens qui sont déjà informés. J’ai fait le film parce qu’autrement le matériel serait resté dans mon disque dur. Je l’ai fait parce que j’ai senti que c’était mon devoir de faire tout ce que je pouvais pour contribuer à faire prendre conscience aux gens de la souffrance injuste des gens de Gaza. Mais cela aurait dû avoir un impact qui n’a pas eu lieu.

Pouvez vous expliquer ce qui était le plus important pour vous, en faisant ce film ?

Personne, après avoir vu ce film ne peux dire : «Je ne savais pas ». Israël et l’Egypte n’ont pas autorisé les journalistes étrangers à entrer dans la Bande de Gaza. J’étais là et je me suis débrouillé pour filmer et écrire sur ce qui s’est produit. C’est une victoire sur la censure.

C’est votre quatrième film sur la Palestine et vous avez aussi fait un film en Irak. Pourquoi est – il important pour vous d’aller sur des territoires en guerre ?

Au début, je suis allé là-bas par hasard. À présent, j’ai un engagement moral vis à vis des gens que je connais là-bas, que ce soit en Palestine ou en Irak. Je ne peux pas dire : « J’ai fait mon boulot, au revoir, content de vous avoir connu ». Et puis même si je voulais faire un autre métier, à présent c’est ce que je sais faire, ce qui peut me permettre de gagner ma vie. Cela devient un métier dans lequel j’essaie juste de ne pas me trahir moi-même, ni les raisons qui m’ont fait le choisir.

Que pensez vous de la situation actuelle et comment envisagez vous l’avenir là-bas ?

La situation est celle d’un siège et d’un châtiment collectif qui empire chaque jour. C’est une catastrophe. Un désastre total. Une catastrophe engendrée par l’homme, perpétrée par les gouvernements d’Israël et d’Egypte, qui reçoivent l’entier soutien et la collaboration de l’ensemble de la communauté internationale. Pourriez vous imaginer Saint Domingue fermant ses frontières avec Haïti après le séisme et refusant d’autoriser l’entrée en Haïti de l’aide internationale et des matériaux pour la reconstruction ? C’est ce qui se passe à Gaza. Gaza est complètement bloquée depuis des années et personne, absolument personne dans la communauté démocratique ne dit quoi que ce soit à Israël. C’est un état au dessus des lois et ce crime massif se produit ouvertement avec l’appui et la complicité de l’Union Européenne et des Etats – Unis. Les gens de Gaza sont soumis à un cruel manque de tout, sous nos yeux. Ils sont renvoyés à l’âge de pierre et tout le monde s’en moque. La pression internationale et des sanctions devraient être appliquées à Israël pour cela. Mais en l’absence de celles-ci, la communauté internationale envoie ainsi un message aux criminels : « continuez d’agir ainsi, vous pouvez, nous regardons de l’autre côté ».

Vous venez de recevoir le prix du meilleur réalisateur pour ce film au festival Dei Popoli de Florence, en novembre dernier, qu’est ce que cela vous a apporté ?

De l’argent. Je suis la personne la plus sceptique au monde. Avoir des prix étoffe votre CV quand on demande des financements, ce que je ne fais pas, d’habitude. Et comme cela devient presque impossible de vivre de votre travail, vous avez désespérément besoin de prix pour vivre et utiliser cet argent pour financer votre prochain voyage.

Quels sont vos projets ?

Je suis en train de monter un film sur l’Irak, à partir d’une série de reportages que j’ai réalisé pour l’Institut Catalan pour la Paix, et je prépare un voyage en Afghanistan, dans le mois à venir, afin de filmer ce qui se passe sur le terrain.

Propos recueillis par Leïla Gharbi

(1) en référence au récit de George Orwell, Shooting an elephant (Comment j’ai tué un éléphant), initialement publié dans la revue New Writing First series N°2,1936.