Journal du réel n°2 : Entretien avec Kamal Aljafari

Port of Memory, Kamal Aljafari, Premiers films, 63’, Palestine, France, Émirats Arabes Unis

Aujourd’hui 21h, Cinéma 1 / Samedi 20, 16h, Cinéma 2

On ressent la nécessité que vous avez eu à faire ce film qui est très écrit, presque comme une fiction. Le rythme lent de la camera détermine un espace très fort, comme un décor où le temps est ralenti, où les femmes et les hommes  sont silencieux, immobiles, et ne peuvent échapper à la situation kafkaïenne que leur imposent les lois israéliennes. C’est très poignant de voir cette famille composée d’une vieille femme, de sa fille et de son fils, et qui sont devenus des ombres dans leur propre ville en ruines.

Kamal Aljafari : Theodor Adorno disait : « pour un homme  qui n’a plus de patrie, écrire devient un endroit où vivre… » Pour un palestinien le cinéma est une patrie.

Je suis parti d’une réalité que vivaient des gens de ma famille. Ils venaient d’être expulsés de leur maison dans laquelle ils vivaient depuis des années et cela m’a ôté le sommeil. Jaffa, ou du moins ce qu’il reste de Jaffa, n’est pas seulement une ville qui subit l’embourgeoisement, c’est un lieu qui a été occupé puis vidé de ses habitants il y a soixante-cinq ans. Le peu de gens qui y sont restés ont tout laissé derrière eux et sont devenus indésirables, des immigrants dans leur propre pays. Ils sont d’ici mais pas ici, présents mais absents. En arabe, nous sommes désignés comme « ceux de l’intérieur », ce qui a une résonance particulière pour une oreille palestinienne. Cette expression désigne les palestiniens qui vivent à l’intérieur d’Israël. Pourtant être « de l’intérieur » signifie être indésirable, ne pas exister sur de nombreux plans, politiquement, juridiquement, socialement et pour finir, cinématographiquement. C’est une expérience de déplacement intérieur, de désorientation et finalement de doute sur la légitimité et la finalité de sa propre existence, un exil en soi-même.

C’est facile de devenir fou dans cette situation et le silence peut devenir une façon de vivre et même une sorte de résistance pour le plus faible. Je m’intéresse à la vie quotidienne dans ses petits détails, comme la façon dont ma tante se lave les mains et qui, en réalité, lui prend beaucoup plus de temps que ce que je montre dans le film. Je vois beaucoup de beauté dans la chorégraphie de ses mains et aussi quand elle fait le lit ou quand elle mange avec sa mère. C’est une forme d’évasion de la réalité pour mes personnages et, en ce qui me concerne, le cinéma est aussi une forme de méditation et une façon de s’évader. Mes personnages sont ma famille et les gens que je rencontre dans le quartier.

D’un point de vue conceptuel, ce projet est inspiré par la déclaration que Jean-Luc Godard a faite dans son dernier film Notre musique dans une scène qui a lieu à Sarajevo où il parle avec des étudiants en cinéma et où il dit « donc, en 1948 : les Israéliens marchent dans l’eau vers la Terre Promise, les Palestiniens marchent dans l’eau vers la noyade, champ-contrechamp. Le peuple juif rejoint la fiction tandis que le peuple palestinien rejoint le documentaire ».

En promenant cette idée à travers les ruines de Jaffa, je cherche à produire une rencontre entre deux récits qui ne se rencontrent que rarement, si jamais ils se rencontrent. Une rencontre entre les rêves israéliens et la réalité palestinienne, entre le documentaire pâle et fragmenté et la fiction implacable.

La déclaration de Godard est dogmatique mais assez pertinente sauf que je ne veux pas abandonner mon droit de rêver et je veux changer le rôle qu’il a scénarisé pour moi. Par conséquent, le film ressemble à ce à quoi il ressemble parce que je ne crois pas à la division entre documentaire et fiction. Quelqu’un peut-il me dire si Nanouk l’Esquimau, le film de Robert Flaherty de 1922 qui est considéré comme le premier long métrage documentaire, est un documentaire ou une fiction ?

Pouvez-vous m’en dire plus au sujet de ce chanteur israélien qui apparaît dans une séquence de votre film, chantant et se promenant le long de la mer et dans les ruines de Jaffa, tandis que la silhouette de Salim apparaît et disparaît comme un fantôme à ses côtés ?

Il s’agit d’une scène d’une comédie musicale israélienne de 1973, Kazablen, dans laquelle l’acteur israélien Yoram Gaon joue un Mizrahi (un juif oriental) opprimé qui chante tout en marchant parmi les ruines et le longs des maisons abandonnées aux fenêtres et portes ouvertes : « (…) c’est un endroit qui est encore loin, d’étroites ruelles proches d’une mer immense, et des maisons vides pleurant en silence, mon cœur est toujours là devant la mer, j’entends une prière provenant d’une maison vide, il y a un endroit qui est encore plus loin, je cours dans maints endroits, il y a un endroit que je ne peux pas oublier, je le garderai toujours dans mon cœur, il y a un endroit que j’aimerai toujours… »

La narration du film élide complètement, non seulement l’histoire de la Jaffa palestinienne mais ce qu’il reste de palestinien dans cette ville, en procédant à un dépouillement virtuel et cinématographique de la ville. Allant jusqu’à voler la narration palestinienne.

Cette chanson est ma chanson.

L’occupation de Jaffa n’a jamais cessée depuis 1948, elle a même été occupée cinématographiquement. Ce genre de cinéma israélien, appelé « Burek » a commencé à Jaffa dans les années 60 et 70 et a produit des dizaines de films dans lesquels Jaffa est filmée comme un décor célébrant le « Kibbutz Galuyot » c’est à dire le rassemblement des juifs de la diaspora.

J’ai fait se promener mon oncle Salim à Jaffa aux côtés de Yoram Gaon, marchant à travers les rues de la ville, puis, j’ai remplacé l’acteur israélien par mon oncle. C’est la seule façon pour moi d’habiter et d’exprimer les sentiments que j’ai. C’est l’ironie de l’histoire que cette chanson soit en hébreu et puisse être comprise comme une manière de provoquer une communication entre deux personnes qui ne peuvent se parler.

Quant est-il des scènes de films d’action américains qui ont été tournés à Jaffa et que vous montrez dans votre film ?

J’avais 13 ans quand j’ai vu pour la première fois une équipe de tournage. C’était à Jaffa au milieu des années 80. La route vers la maison de ma grand-mère avait été tapissée d’affiches de l’Ayatollah Khomeini et de drapeau du Hezbollah. Je me tenais à côté d’un groupe d’autres enfants et j’ai attendu que le tournage commence. Soudain une voiture est apparue avec le nom de mon école, « Saint Joseph », sur la portière. Deux hommes blonds étaient debout dans la voiture et tiraient dans toutes les directions. Autour d’eux des voitures en stationnement explosaient, les gens hurlaient et tentaient de se cacher. Les tirs étaient forts et réels. Je me souviens que les enfants m’ont dit que l’un des hommes dans la voiture étaient l’acteur américain Chuck Norris.

Le réalisateur du film Kazablen avait importé Hollywood à Jaffa pour le film The Delta Force parce que la ville ressemblait à Beyrouth pendant la guerre civile.

Bien que Jaffa n’existe plus, son occupation et la destruction continue physiquement et mentalement. Ses ruines sont un canevas sur lequel d’autres fantasmes peuvent être projetés.

La dynamique du ghetto joue dans la vie des Palestiniens en Israël. Il y a peu de communication entre les gens. Les gens ont peur les uns des autres et gardent leurs problèmes à l’intérieur d’eux-mêmes. Il n’y a certainement pas d’espoir de compréhension entre eux et une société, des systèmes, où on les ignore. Il y a également peu d’espoir de communication entre un film d’auteur et un film d’action.