Journal du réel n°2 : Entretien avec Andreas Horvath

The Passion According to the Polish Community of Pruchnik, Monika Muskala, Andreas Horvath, Autriche, 30’

Aujourd’hui, 14h45, Petite salle / Lundi 22, 11h30, Petite salle

Situer d’emblée le film dans une discussion sur la place des juifs avant la guerre dans ce village et montrer le lynchage d’une poupée de paille interprétant un Judas au nez crochu, ne pouvait être qu’une approche énigmatique et périlleuse. La réponse se trouve peut-être être dans le titre à rallonge The Passion According to the Polish Community of Pruchnik. Un intitulé de type ethnographique qui ne dit rien d’autre que ce qui est décrit dans le film : La Passion – un rituel ancré dans le calendrier chrétien – des habitants du village de Pruchnik –  propre à cette communauté bien lointaine – en Pologne.

L’un des deux réalisateurs, Andreas Horvath, explique ce choix .

« Bien souvent, dans mon travail, quand je ne comprends pas quelque chose, j’essaie d’en faire un film. C’était le cas par exemple pour This Ain’t No Heartland, sur l’attitude « pro-war » des américains. Je pose des questions, mais je ne trouve pas forcément de réponses. Si tout le film tourne autour de cette discussion sur la place des juifs, pour moi, c’est avant tout un document sur la dynamique de groupe et sur l’hystérie des masses. Je ne cherche pas à pointer ce village du doigt ni à révéler comme tout ça est ridicule, comme ils sont arriérés et bêtes. Je pense que c’est quelque chose de plus universel, qui n’est pas propre à la Pologne. C’est l’être humain qui est en jeu et c’est effrayant pour nous tous.

Quand on voit ce mannequin tabassé, on pense inévitablement à d’autres évènements. En Somalie par exemple, où des GI américains ont été traînés dans la ville, lynchés puis brûlés sur un pont…

Et c’est très spécial, cette pulsion collective : ceci entraîne cela, les spectateurs sont de plus en plus excités, ils arrivent à la rivière et là, ils égorgent Judas, le tailladent, le brûlent et le jettent à l’eau. Ensuite, tout revient dans l’ordre et chacun rentre chez lui… Mais en réalité, peut-être qu’aucun des villageois n’est antisémite et peut-être qu’ils ne feraient jamais de mal à une mouche ?

Ce qu’il y a de fascinant c’est comme tout cela est bien joué, comme c’est proche de la réalité et comme le mannequin ressemble à un être humain. Il suffit finalement de créer les bonnes circonstances, que quelqu’un s’y mette, et ensuite une foule apparaît, qui regarde et qui applaudit. La ligne de démarcation est très mince. »

Pourquoi ne pas s’être arrêté à ce rituel ?

« Il faut être honnête et resituer cette coutume dans les célébrations de Pâques ; dire que c’est étroitement lié à la trahison du Christ par Judas. La dernière partie, c’est vraiment la présentation du contexte, l’explication. On comprend alors combien ce rituel est ancré dans une tradition, qu’il ne s’agit pas simplement d’un acte de lynchage brutal et qu’il y a aussi d’autres choses. C’est intéressant de voir que plus le Christ a de valeur à leurs yeux plus ils s’en prennent à Judas. C’est une manière d’exprimer leur amour pour le Christ. Et puis j’aime bien travailler sur les contradictions. D’un côté, on a ces gestes affreux et de l’autre, on a cette église magnifique avec ces chants superbes, qui viennent de ces gens très simples qui dégagent une réelle chaleur humaine ».

Sylvestre Meinzer