Journal du réel n°2 : Entretien avec Yuki Kawamura

Grandmother, Yuki Kawamura, Premiers films, 36’, Japon, France

Aujourd’hui, 17h, Cinéma 1 / Dimanche 21, 16h45, Petite salle / Jeudi 25, 12h30, Petite salle

Qu’est-ce qui vous a incité à faire ce film ?

Ce n’était pas prémédité, ma grand-mère était dans le coma au Japon pendant que je travaillais en France. Son état était stable et nous ne savions pas quand elle allait mourir. Quand je suis arrivé, je suis allé directement à l’hôpital et là j’ai commencé à filmer, je ne sais pas pourquoi mais je me suis senti obligé. Elle a vécu encore trois jours après mon arrivée, je sentais qu’elle attendait ma venue.

Je lui rendais visite une à deux heures par jour et le reste du temps, je marchais dans ma ville natale en filmant. Je filmais sans scénario ce que je ressentais, je me laissais aller sans savoir où ça mènerait. Des images de nature, des lumières…

Au début c’était des notes, je ne savais pas qu’elle allait mourir, c’était comme un journal.

Pendant mes études, j’ai fait de l’art vidéo et je filmais beaucoup d’images de la nature, je suis habitué à cette manière de faire et j’ai filmé ma grand-mère de cette façon.

Au début c’était assez délicat parce que je ne savais pas si ma belle mère accepterait que je filme. Pour moi, c’était plutôt positif, je ne sentais pas la souffrance, c’était facile à filmer et je la filmais (…) comme une plante, elle était belle…

À partir de quel moment avez-vous eu envie d’en faire un film ?

Petit à petit, comme je filmais ma grand-mère et la nature, un sens s’est imposé.

Je suis plutôt animiste, je crois au cycle de la nature et j’ai essayé d’attraper ça tous les jours pendant les trois semaines durant lesquelles je suis resté au Japon. La construction s’est faite après, au montage.

Vous filmez des traces éphémères de vie dans les plantes, l’écoulement de l’eau vers la mer et aussi des lieux de passage, des portes …

Mon pays natal est une très vieille ville et il y a beaucoup de monuments shintoïstes.

Les portes, jinjas, pour les shintoïstes, sont des lieux de passage des âmes : on entre et on sort par là. Derrière le jinja il y a la montagne qui accueille leurs âmes. Je n’ai filmé que la sortie des âmes en filmant la mer.

Au Japon, surtout dans ces vieilles villes, on sent davantage la mort, on vit avec elle. On parle beaucoup de fantômes, je pense qu’il y a 80% des gens qui croit aux fantômes, moi pas tellement, je ne sais pas si c’est vrai ou pas.

Qu’est ce qui vous fascine dans ce passage vers la mort ?

C’est un grand mystère la mort, pour tout le monde!

Ma grand-mère vivait une situation de passage, c’est un hommage en quelque sorte.

C’était un essai pour moi, pour me sentir moi-même aussi. Je cherche quelque chose là dedans, dans ma grand-mère mais aussi dans la nature, quelque chose qui me concerne moi.

Mais quand je montre le film dans des festivals, il y a plein de gens qui trouvent ça choquant, certains refusent de voir la mort. Moi je pense que sans la mort on ne peut pas vivre, cela permet de voir plus clairement la vie.

Certains ont pu être gêné par le long plan de votre grande mère ?

Quelquefois elle souffrait, mais à ce moment-là, je ne crois pas, elle voulait dire quelque chose, je ne sais pas quoi mais elle a réagit par rapport à la caméra. Je l’ai regardé par l’intermédiaire du viseur et je sentais qu’elle voulait communiquer quelque chose.

Et quels souvenirs gardez vous de cet évènement ?

C’est la seule fois où j’ai vu pleurer mon père, je tenais sa main pendant que le coffre entrait dans l’incinérateur.

On a été très joyeux en fait, parce que notre famille, très éloignée géographiquement, a été réunie grâce à cet événement … On parlait et la grand-mère était dans la pièce à côté… Tout le monde était prêt à accepter sa mort, après cinquante jours de coma.

Ces moments sont des moments très intimes, on se dit que la prochaine fois ce sera peut-être pour mon père, donc on essaie de passer du temps plus riche ensemble.

Propos recueillis par Olivier Jehan