Journal du réel n°2 : Entretien avec Amalia Escriva

Le miroir aux alouettes, Amalia Escriva, Panorama français, 50’

Aujourd’hui, 17h45, Petite salle / Samedi 20, 16h, Cinéma 1 / Mercredi 24, 10h, CWB

Avec ce film vous avez voulu contrebalancer une tradition familiale du secret, du non- dit. Le secret est d’abord lié au temps des colonies et de leurs guerres tues; puis viennent les guerres intérieures, les déchirements amoureux de la jeunesse, une jeunesse qui se termine avec la fin des colonies. Comment avez vous trouvé, dans l’écriture et au moment du montage, cet équilibre fragile entre la grande histoire et l’histoire intime de votre père ? Comment avez vous travaillé à partir des différents types d’archives ?

Cet équilibre, je le souhaitais dès le départ, c’est ce que j’avais déjà expérimenté dans un de mes film précédents d’ailleurs programmé au Réel en 1997, Dans les fils d’argent de tes robes. Là, déjà, mon histoire personnelle et celle de mes proches rencontraient la grande histoire. C’est dans cette optique, afin d’ouvrir le propos au delà d’une histoire strictement familiale, que j’ai écrit ce film. Nous étions d’accord sur cette direction avec Sophie Goupil, ma productrice, je sais que c’est cela qui l’a particulièrement intéressée dans le projet, et je la remercie de m’avoir accompagnée tout en me laissant le temps nécessaire et la liberté de trouver le style du film, sa forme, son rythme.

Nous nous sommes ensuite beaucoup questionnées avec la monteuse Cristel Aubert et la monteuse son Carole Verner ainsi qu’avec le mixeur Jocelyn Robert sur le type de sons que nous allions choisir pour les images d’archives. Nous ne souhaitions surtout pas illustrer ces archives, et nous avons travaillé sur l’évocation, l’idée du souvenir par « bouffées » sonores, qui arrive comme des bribes de mémoire convoquée, retrouvée. C’est ce que nous avons mis en place également pour la musique, avec le compositeur Thierry Blondeau : utiliser des fragments de ses pièces musicales comme des ponctuation du récit, des moments musicaux autonomes. Nous avons tenté de construire la bande son comme une partition qui comprend voix, musique et sons, et répond à la subjectivité du texte de manière fragmentée comme la mémoire, qui répond à des associations libres, quasi inconscientes. Il y a là un véritable « tricotage » de musique, sons et images, qui apporte, il me semble, un paysage sonore singulier et unique.

Vers la fin, le film devient cru, vous allez chercher très loin dans le corps de votre père mourant le sang qui vous lie à cette famille et les tripes d’un deuil difficile à faire. C’est une mise à nu très intime, pourriez vous nous parler de ce moment ?

Le texte initial était beaucoup plus cru, à la limite du supportable. Une manière pour moi d’exorciser ce moment, probablement.

Chaque mourant est un être singulier qui a aimé, qui a été aimé et l’instant ultime de la mort met en perspective différents moments d’une existence à l’instant précis où elle s’arrête. Le passage de la mort de mon père est en relation avec des images Double 8 de mon père nageant, jouant avec nous, petits, au bord de la mer. Ces images d’enfants tendres qui disent leurs prières ensemble sur l’évocation sanglante de la mort de leur père sont d’autant plus violentes : ces futurs adultes qui sur les films de leur père ne sont que des enfants, vivront sa mort dans la temporalité de leur vie, et du film. C’est un peu cela que confrontent textes et images à la fin du film.

Evidemment, la question du sang au sens propre, dans l’évocation de la mort de mon père, a aussi valeur d’allégorie puisque c’est bien autour du sang que son drame s’est joué. Le film suit cette piste et la fin du film l’évoque plus directement.

L’arrachement, le déchirement d’un amour, et les séquelles de cet arrachement ; c’est cela que vous cherchiez à comprendre, à toucher de près ? « L’histoire des pères,n’appartient-elle pas aux enfants ? ». Dans cette phrase on retrouve le moteur du film.

On est tous héritiers d’une histoire familiale qu’on le veuille ou non, que l’on s’en réclame ou qu’on la fuie. Il n’y a pas de génération spontanée, on se construit avec ou contre ; maillons d’une chaîne, entre héritage et transmission vers nos propres enfants.

Je suis convaincue que plus on comprend sa propre histoire, plus on est capables de prendre de la distance avec elle, de vivre avec, et moins elle nous pèse et pèsera sur nos enfants.

Travailler sur ma propre histoire, c’est aussi, je l’espère, évoquer une certaine génération, une certaine époque et convoquer pour chacun son propre roman familial.

Au cœur d’une histoire très personnelle, la voix off et les témoignages du film apportent un ton particulier, presque fictionnel. Pourriez vous nous parler de ce choix?

Le choix d’une écriture très littéraire de la voix off, ainsi que les témoignages, joués par des comédiens à partir de véritables témoignages montés, coupés et réagencés, travaille un style entre documentaire et fiction, que j’explore depuis des années et qui trouve pour moi, avec Le Miroir aux alouettes, son chemin, le mien en tous cas.

Propos recueillis par Daniela Lanzuisi