Espace de Eleonor Gilbert

 

Espace
Eléonor Gilbert
Compétition internationale courts métrages / 14′ / 2014 / France 

Une petite fille explique comment, dans la cour de son école, la répartition des espaces de jeu entre filles et garçons lui semble problématique.

Comment est née l’idée du film ?
J’ai été surprise par la parole de cette petite fille. Après avoir écouté jusqu’au bout son récit, je lui ai proposé de la filmer en train d’expliquer ce qu’elle avait observé, analysé et qu’elle n’avait pas fini de résoudre.
En côtoyant des enfants j’ai souvent été attentive à la manière dont les usages, jeux, apparences, se répartissent entre les sexes. Ce qui m’a intéressée c’est la manière dont cette petite fille a cherché à trouver des solutions pour faire évoluer une situation installée, voire ancrée et figée, de répartition de l’espace et des jeux selon les sexes. Face à elle je me suis placée comme interlocutrice en situation d’écoute ; j’ai simplement essayé de recevoir au mieux cette parole. Ce film répond aussi à des questions qui me traversent sur la difficulté à faire émerger comme problème ce qui n’a pas encore été défini comme tel par la société.

La parole de la petite fille étonne par son débit et sa grande volonté d’argumentation.
Au moment du tournage nous sommes en juin, peu avant les vacances scolaires. La parole du film est en quelque sorte un bilan, le résultat d’une année d’expériences et de tentatives pour trouver un équilibre dans la cour. La petite fille mêle analyse personnelle et désir de donner une tournure scientifique au propos, en l’étayant par divers types d’argumentations. Le jeu entre les différents champs lexicaux utilisés m’intéresse aussi. Au delà du propos et du fond, il me semble qu’il est aussi question d’une recherche de justesse avec les outils même de la société qui ne reconnait pas le problème que l’on tente d’expliquer. C’est paradoxal.
Ce qui me surprend ce sont les règles officieuses auto-assimilées. Par exemple l’obéissance. L’occupation de l’espace est affaire de règles officieuses, or les filles dans ce récit, obéissent. Pourquoi ? La protagoniste cherche à comprendre et à analyser ce qui se passe, qui ne lui semble ni juste ni correct dans l’espace de la cour, mais a-t-elle conscience de ces règles auto-assimilées qui l’empêchent aussi de modifier l’ordre des choses ? Elle cherche une solution juste pour tous, elle observe les comportements des uns et des autres et cela m’amène à m’interroger : dans quoi est-on enfermé que l’on ne conscientise pas ?

Qui a proposé de faire des dessins ?
Lors du premier récit, non filmé, la petite fille avait emprunté mon carnet laissé sur une table de cuisine. Pour le film j’ai proposé qu’une feuille plus grande lui permette de faire avec plus de clarté le croquis des espaces décrits. De mémoire, il me semble que la version non filmée contient plus de détails à l’oral que dans le dessin.

à un moment elle dit : « comme je vous disais… », on se demande alors si vous êtes seule ou non face à elle ?
Nous sommes seulement deux, filmée et filmeuse. Si elle s’est d’abord prêtée au jeu avec conviction et un désir d’adresse au spectateur, elle a ensuite douté de sa parole et a voulu arrêter le tournage, en disant « ça n’intéresse personne ». Je l’ai alors relancée en lui posant des questions que j’ai voulu les plus neutres possibles pour ne pas m’immiscer dans son argumentaire et sa pensée.

Le film est coupé en deux, d’abord ce plan-séquence de 7 minutes, puis une deuxième partie, plus découpée.
Je voulais d’abord faire un seul plan-séquence pour m’inscrire dans la temporalité de la parole de l’enfant et la laisser trouver son propre rythme pour s’exprimer. Je considère ce plan-séquence comme une sorte de performance de la part de cette petite fille qui expose et argumente sans s’interrompre, faisant émerger peu à peu une problématique à partir d’une page blanche.
Ensuite il m’a semblé nécessaire de fouiller un peu plus la situation exposée ; j’ai alors relancé la parole en poussant légèrement la petite fille dans ses retranchements. Je souhaitais aussi retrouver certains détails qui m’avaient été racontés hors caméra.
Au tout début du film, très rapidement, le dispositif est révélé (la petite fille retourne l’écran de la caméra en disant 
« si je me vois, je veux bien ») cela me semble important pour que sa place devant la caméra soit bien claire, assumée et consciente.

Votre démarche rappelle le travail de Till Roeskens.
Vidéocartographies : Aïda, Palestine m’a énormément plu. Je trouve très intéressant de donner à voir les projections mentales que nous avons des lieux. Dans son film on se rend compte de la manière dont les espaces, barrières et zones à franchir pèsent sur les individus dans leur quotidien. Le dessin enfantin ou schématisé devient alors une carte de la réalité plus juste que les cartes officielles.

Quel est votre parcours cinématographique ?
Mon travail vidéo s’exprime par petites touches qui mêlent parfois des genres différents, documentaire, fiction, essai. à posteriori je me rends compte que j’interroge souvent la place assignée à l’individu par rapport à son sexe.

 

Propos recueillis par Amanda Robles

Le blog du festival international de films documentaires