Palmarès 2011, remise du Prix du court-métrage
Le Prix du court-métrage a été décerné à Juan Manuel Sepulveda pour son film Extraño Rumor de la tierra cuando se atraviesa un surco (secuencia 75, huerto de Juana López, Toma 01)
Journée du 2 avril en photos
La réalisatrice d’Élégie de Port-au-Prince, Aïda Maigre-Touchet
Charlotte Garson, critique de cinéma
Christine Puig du Jury des Bibliothèques
Claire Simon, la réalisatrice de Coûte que coûte (les 20 ans du Prix Louis Marcorelles)
Le photographe et réalisateur, Jean Gaumy, membre du jury international
Le cinéaste Jean-Patrick Lebel, membre du jury des bibliothèques
Juan Manuel Sepulveda reçoit le prix du court-métrage pour son film Extraño rumor de la tierra cuando se atraviesa un surco (secuencia 75, huerto de Juana López, toma 01)
Le cinéaste, Luc Moullet
Marceline Loridan-Ivens et Raed Antoni, membre du jury Premiers Films
Andrea Deaglio, réalisateur d’ Il Futuro del mondo passa da qui, reçoit le prix Joris Ivens.
Marianne Palesse, d’Images en Bibliothèques
Alice Diop reçoit le Prix des Bibliothèques pour son film La mort de Danton
Raphaël Pillosio, co-producteur de Fragments d’une révolution reçoit le Prix Louis Marcorelles, pour les réalisateurs anonymes du film.
Stefano Savona, reçoit le Grand Prix du Cinéma du réel pour son film Palazzo delle Aquile.
Journée du 2 avril en dessins
American Passages, Ruth Beckermann
Par Grégoire Cviklinski, étudiant à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Tours
Archie Shepp à Alger, Théo Robichet
Par Rémi Lainé, étudiant à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Tours
La Terre tremble, Vania Aillon
Par Grégoire Cviklinski, étudiant à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Tours
The Last Buffalo Hunt, Lee Anne Schmitt
Par Rémi Lainé, étudiant à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Tours
Mingus : Charlie Mingus 1968, Thomas Reichman
Par Rémi Lainé, étudiant à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Tours
Don Cherry, Jean-Noël Delamarre, Horace Dimayot, Philippe Gras, Natalie Perrey
Par Rémi Lainé, étudiant à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Tours
Journal du réel #9: entretien avec Tom Hurwitz, Dédicace à Leo Hurwitz
Dédicace à Leo hurwitz
Entretien avec Tom Hurwitz
Interrogé par Federico Rossin
Tom Hurwitz est un des directeurs de la photographie les plus honorés des Etats-Unis. Il fut le premier opérateur spécialisé dans le documentaire à être admis à l’American Society of Cinematographers. Lauréat de deux « Emmy Awards », il a reçu un « Sundance Award for best Cinematography». Hurwitz signe la photographie de quatre films récompensés par un Oscar et de nombreux autres nominés, dont les récents Killing in the Name et Dance Maker. Il a obtenu également de multiples récompenses pour ses programmes télévisés. Il enseigne par ailleurs en Master de documentaire social à la School of Visual Arts de New York.
F. R. : Quel est votre rapport personnel aux films de Leo Hurwitz, votre père ? Vous a-t-il enseigné des choses ?
T. H. : Oh oui ! J’étais l’un des bébés dans Strange Victory. Je ne vous dirai pas lequel ! Il y a plein de bébés dans l’une des plus étranges parties du film. Vers le milieu, il est question du baby-boom, du fait d’avoir des enfants, dans un film sur le fascisme… Il n’y a que mon père pour imaginer une chose pareille ! C’est ma toute première expérience avec son travail.
Ensuite, je suis souvent allé m’asseoir et dessiner dans sa salle de montage. Je l’ai beaucoup regardé monter ses films. J’étais sur le tournage de Waters’ Edge, un très beau film sur les plans d’eau de Manhattan, les docks et toute l’eau autour de New York. Charlie Pratt travaillait avec lui. On m’a autorisé à tenir l’Arriflex[1] dans ma main ; j’ai mis mon œil dans le viseur ; c’était curieusement orange, parce qu’il y avait un filtre. Cela ne ressemblait pas du tout à ce que j’avais imaginé. J’avais huit ans. J’ai su dès cet instant, que je voulais devenir opérateur.
Tout ce que j’ai appris de mon père vient d’avoir été là, d’avoir écouté. Il donnait des séminaires. Quand il a été blacklisté et qu’il n’avait plus de travail, de jeunes réalisateurs de New York, des monteurs, des opérateurs, ont organisé des conférences pour lui permettre de gagner sa vie en enseignant. J’écoutais beaucoup chaque fois que j’étais autorisé à venir. J’ai regardé ses films, encore et encore. Je l’ai regardé faire des films. Quand j’étais à l’université, vers le milieu de mon cursus, alors que je participais à un programme radio, étant très investi dans la musique à l’époque, il m’a sollicité comme consultant sur la musique de ses films.
Puis Peggy Lawson[2] est décédée. Leo a commencé Dialogue with a Woman Departed. Je prenais conscience juste à ce moment là que je voulais faire une carrière dans le cinéma et je lui ai proposé de travailler avec lui sur le film. Ce que j’ai fait pendant six mois, jusqu’à ce que je n’aie plus d’argent. Il ne pouvait pas me payer beaucoup. Ça a été difficile de collaborer avec lui, en tant que fils.
F. R. : Pourquoi ?
T. H. : C’était déjà difficile pour Peggy de travailler avec Leo. Leo adorait travailler avec des collaborateurs, mais d’une seule manière : à sa façon. Pour un fils qui cherchait à se démarquer, c’était dur ; j’avais l’impression qu’il aspirait tout l’air de la pièce. Je fondais moi-même une famille à ce moment là et je suis donc reparti de mon côté. Nous avions même commencé un film ensemble sur les mineurs de Harlem County et l’histoire d’une série de grèves, du mouvement syndical. C’était mon projet à l’origine. Cela ne s’est pas fait.
FR : Etiez-vous proche des réalisateurs des années soixante-dix ?
T. H. : Très proche.
F. R. : Le travail de Leo a été redécouvert dans ces années là , avec l’édition de nouvelles versions de ses films et des restaurations. Quel lien faites-vous entre sa génération et la vôtre ?
T. H. : Je parlais ce matin avec un ami. Il m’a rappelé que mon père avait l’habitude de dire qu’en Amérique, on a une « gomme à Histoire». L’histoire de l’art des années trente a été effacée aux Etats-Unis. Et maintenant, on est en train d’effacer les années soixante-dix. Je veux dire qu’il n’y avait pas assez de liens entre le travail des réalisateurs des années trente et ceux des années soixante-dix. On connaissait les films, mais on ne les analysait pas. Et donc la plupart des films faits par les mouvements politiques des années soixante-dix manquaient d’une véritable qualité d’oeuvres d’art complètes, telles que Leo pouvait le faire. Sa génération a inventé un véritable style de montage.
F. R. : Il faut revenir sur le clivage de l’avant-garde …
T. H. : Oui. L’avant-garde new-yorkaise des années trente était politique. Il y avait bien quelques courants abstraits, mais qui s’exprimaient faiblement. C’est surtout avec le flot surréaliste, juste avant et pendant la guerre, qu’ils ont trouvé leur voix. Dans le même temps, l’avant-garde politique a été supprimée, littéralement, physiquement supprimée, « blacklistée », et la seule voix à survivre fut le courant abstrait, de l’expressionisme abstrait aux poètes surréalistes (Franck O’Hara, Kenneth Cook …) ; la danse était déconnectée de la musique… Dans les années cinquante, l’art s’est développé sans cette avant-garde politique, si énorme, sexy et puissante, qui avait été écrasée.
A la fin de la guerre, Leo a été embauché par la chaîne CBS[3] , où il a pratiquement inventé la production télévisuelle. Il a pu expérimenter et développer plusieurs techniques : caméras multiples, consoles… Il y a formé toute une génération de plusieurs opérateurs. Des années plus tard, en 1961, il a été recruté par une petite chaîne américaine qui avait obtenu les droits pour filmer le procès Eichmann et pour mettre en place le premier studio de télévision en Israël.
Depuis 1936 et jusqu’à 1961, il était obsédé par la question du fascisme. Il avait quitté CBS pour réaliser Strange Victory. C’est peu après, en 1948, qu’il a été blacklisté. Il n’a pas pu travailler sous son propre nom pendant douze ans, ni à la télévision, ni au cinéma.
F. R. : Dans les années soixante, il travaille à l’Université…
T. H. : Il a enseigné à la New York University, où il a dirigé le Graduate Institute of Film and Television pendant huit ans. Puis on lui a demandé de prendre sa retraite, quand il a eu 65 ans. Ce qu’il a fait, en portant plainte pour discrimination.
F. R. : Dans Dialogue with a Woman Departed, il invente des formes : les collages, la sculpture, la peinture, la poésie et le théâtre…
T. H. : Oui, il aussi été le premier à utiliser l’animation image par image. Il faisait un film de promotion touristique sur les Etats-Unis, destiné au Panama, qui s’appelait USA, dans lequel il utilise la musique de Dvorak et sa 9ème symphonie et de la musique folk. Il y évoque l’histoire de l’Amérique avec des coupures de vieux journaux du XIXème siècle. Comme il n’y avait pas de très bon zoom à l’époque, il a utilisé une poupée pour changer la perspective…
FR : Que penser de cette génération d’historiens de l’art, de cinéphiles et de chercheurs qui exhume le travail de votre père ?
T. H. : Je crois qu’il y a deux raisons à cela. D’abord, un art qui ne connaît pas sa propre histoire ne se développera pas. Sans filiation, il n’y a pas d’art mature. Nous devons savoir qui nous a inventés : les Ralph Steiner, Willard Van Dyke, Paul Strand… Tout le monde passe directement de Flaherty à Richard Leacock. Les monteurs qui ont travaillé sur les films de Ricky [Leacock] avaient justement appris leur art au sein de cette École new-yorkaise. Nous avons encore beaucoup de choses à découvrir. L’autre raison, c’est que tout recommence. La question des racines du fascisme se pose à nouveau aujourd’hui.
F. R. : A l’occasion de cette rétrospective, l’Ambassade des Etats-Unis n’a pas souhaité soutenir l’image de l’Amérique véhiculée par ces films. Donc, vous voyez, on continue de brûler Leo… !
T. H. : Étonnant ! Ont-ils vu les films ?… Il y a un questionnement implicite dans les films à sensibilité humaniste : pourquoi les gens se dressent-ils contre les valeurs humanistes ? Pourquoi ceux qui n’ont rien soutiennent-ils les riches ? Pourquoi ceux qui n’ont pas le pouvoir le donnent-ils à ceux qui vont l’utiliser contre eux ? Et pourquoi ceux dont le seul espoir est de développer leur propre univers, ne se battent-ils pas pour lui ? Nous interroger et nous déterminer par nous-mêmes serait l’inverse du fascisme.
Que se passe-t-il aux États-Unis aujourd’hui ? C’est une classe moyenne avec de bons emplois, mais qui a peur, qui soutient un mouvement comme le Tea Party[4]. Pourquoi cette peur les conduit-elle à se positionner contre l’assurance-santé ou contre les musulmans? Ceci d’ailleurs concerne aussi la France. Comment pouvons-nous laisser tout cela arriver ?
Propos recueillis et traduits de l’américain par Christine Farenc.
Journal du réel #9: Coming Attractions, Peter Tscherkassky
Coming Attractions
Peter Tscherkassky
Compétition internationale Courts métrages, Autriche, 24′
Qu’est-ce qui vous a amené à faire des films ? Si c’est ainsi que vous vous définissez, comment êtes-vous devenu cinéaste ?
Je suis « accro » au cinéma depuis l’enfance. Quand je dis « enfance », je pense aux alentours de mes huit ans. A ce moment là, je commençais à aller au cinéma. Je viens d’un petit village, à la campagne et il y avait un cinéma très près de chez nous où j’avais le droit d’aller sans l’accord de mes parents. Au départ, j’aimais les westerns. Bref, cet amour pour le cinéma m’est resté, mais je n’aurai jamais voulu, ou pu, me considérer comme un réalisateur. Diriger une grosse équipe, être responsable de beaucoup d’argent, le tout associé à la réalisation de films commerciaux, ce n’est tout simplement pas dans mon ADN.
En 1977, à l’âge de dix-neuf ans, alors que je venais de commencer mes études à Vienne, j’ai assisté à un séminaire d’une semaine animé par le professeur Adams Sitney. A l’époque, j’ignorais que Sitney était le plus important historien du cinéma d’avant-garde américain, et j’ignorais tout aussi d’ailleurs de l’avant-garde. J’ai assisté à ce séminaire par pur hasard. Mon intérêt pour le cinéma m’a amené à l’Austrian Film Museum, et c’est là-bas que j’ai reçu une grosse décharge : Stan Brakhage, Michael Snow, Peter Kubelka, Fernand Léger, Man Ray, et vous connaissez la suite ! J’étais complètement dépassé et soudainement, je savais que je pouvais faire des films tout seul, comme une forme d’art pur.
Peu de temps après, j’ai quitté Vienne pour Berlin, où j’ai passé les cinq années suivantes. A Berlin, presque tout le monde se baladait avec sa caméra super 8 dans la main, c’était de la folie. J’ai intégré ce milieu. Et tout a commencé là, en 1979, pour être précis.
Votre film est fait à partir de found footage[1]. Comment avez-vous trouvé ce matériau et pourquoi avez-vous décidé d’en faire un film ?
J’ai commencé à travailler avec le found footage en 1983, dans mon premier film Freeze Frame, qui comprend des séquences refilmées d’un film hollywoodien du cinéma des premiers temps. Mon premier film de « pur » found footage est Manufacture en 1985 – par ailleurs le premier film que j’ai fait en chambre noir, en appliquant ma technique de copie par contact, et qui est lui aussi fait à partir de films publicitaires.
En 1996, commençant avec Happy-End, j’ai complètement abandonné la caméra et basculé au found footage. Depuis 1997, j’ai fait tous mes films en chambre noire, y compris le dernier, Coming Attractions. Il est fait à partir de rushes de films publicitaires. Je n’utilise pas le spot final, comme c’était le cas pour Manufacture, mais l’intégralité du tournage d’un unique mouvement, de gestes infimes, effectués par des modèles, répétés encore et encore. Les réalisateurs de spots publicitaires laissent tourner pour n’utiliser souvent que deux secondes, moi j’utilise justement ce qu’ils jettent.
Comment faites-vous vos films ? Quel procédé utilisez-vous et pourquoi choisissez-vous celui-ci plutôt qu’un autre ?
La méthode que j’utilise peut s’expliquer ainsi : une bande de pellicule vierge, large de 15 centimètres et longue de 100 centimètres, est fixée à un support. Cette bande contient cinquante images, ce qui revient à deux secondes lorsqu’elle est projetée. J’empile alors une bande de found footage sur la bande vierge et la copie manuellement. Pour cette copie manuelle, j’utilise différentes sources lumineuses : assez souvent les lampes de poches classiques, en plus de la lumière « normale » de l’agrandisseur. Parfois j’utilise un faisceau laser pour ne copier qu’une partie d’un photogramme. Le geste d’exposer de la pellicule vierge devient alors une réminiscence de la peinture car je guide le laser à la main, comme on le ferait avec un pinceau.
Après avoir exposé ces cinquante images, je renouvelle le procédé, exposant ainsi la même bande de film à d’autres éléments de found footage. De cette façon, je peux associer des séquences disparates les unes aux autres et faire des collages optiques. Certaines parties de Coming Attractions ont jusqu’à quatre couches d’exposition venant de différentes sources, superposées les unes aux autres ou placées côte à côte. Exposer un mètre de pellicule avec plusieurs couches de cette façon, une image à la fois, prend habituellement entre 45 et 70 minutes. Quand cette étape est terminée, le film est développé à la main et je vérifie le résultat à la table lumineuse.
Ce procédé extrêmement manuel laisse des traces et s’inscrit dans les images. Autrement dit, le film lui-même témoigne de sa production manuelle. C’est ma réaction très personnelle à la disparition progressive des techniques cinématographiques classiques, à la perte de la pellicule, à son remplacement par les images générées numériquement par ordinateur. On peut dire que je vois mes films comme un adieu personnel au cinéma analogique.
Coming attractions est sélectionné pour le festival Cinéma du Réel. A quel niveau pensez-vous que votre film se connecte à la réalité ?
Ce qu’on appelle « réalité » est un système de signes. On ne peut percevoir que ce qui est déjà codé d’une façon ou d’une autre. Ce n’est pas qu’on ne comprend pas ce qui n’est pas codé, on ne le voit simplement pas. En ce sens, je considère les films préexistants comme une forme de « réalité de second degré » comprenant des couches de codes supplémentaires. Alors la différence entre deux systèmes (la « réalité » et le film) n’était pas aussi grande qu’elle semble l’être, c’est juste un différent degré de codage.
J’essaie de proposer une interprétation différente, une approche différente de ce que peut être le décodage. Pour ce qui est de Coming Attractions, je vous propose de visiter mon site http://www.tscherkassky.at – où vous trouverez un texte en anglais présentant le film et mes intentions.
Propos recueillis et traduits de l’anglais par Stéphane Gérard.
[1] Littéralement « métrage trouvé » : désigne la récupération de pellicules impressionnées dans le but d’enregistrer un autre film.
Journal du réel #9: entretien avec João Trabulo, Sem Companhia
Sem Companhia
João Trabulo
Compétition internationale, Portugal, 88′
Aujourd’hui, 14h15, C1 + débat Petit forum
Comment situez-vous Sem Companhia au sein de votre parcours?
Mes films ont toujours été très atypiques. Je filme très peu, je suis lent. Je ne comprends pas bien cette urgence à réaliser des images. Je réfléchis beaucoup avant de m’impliquer dans un projet, c’est pourquoi je filme tous les quatre ans à peu près. Mon cinéma est très artisanal. S’approcher d’une chose presque parfaite sans jamais l’atteindre me plaît. J’aime aussi beaucoup travailler avec l’individu. Partir du particulier, de l’essentiel pour aller vers le plus général. Par ailleurs, mes films sont des démarches me permettant de comprendre ce que je fais.
Sem companhia m’a demandé trois ans de tournage et un an de montage. Mes autres films sont des expériences similaires. Ils contiennent à la fois un début et une fin, entre lesquels j’ai envie d’intégrer un monde. Le but ici n’était pas de remettre en question l’institution carcérale, même si je trouve ces endroits stupides : il s’agit d’écoles du crime. Il faut vraiment être fort. Les prisons avaient été conçues pour sauver les âmes, mais ce n’est plus le cas. Rien n’est fait pour préparer les détenus à leur sortie, ni à leur future intégration. Les activités artistiques proposées ici représentent un cas unique, un cadre privilégié. C’est une prison de deux mille hommes.
Pourquoi avoir choisi d’entremêler fiction et documentaire?
J’aime beaucoup mélanger ces deux genres car je pense que cela permet de faire passer des messages et des idées de façon plus philosophique et poétique. Je trouve aujourd’hui la fiction très décevante ; elle présente beaucoup de clichés. Il s’agit d’une très lourde machine, alors que j’aime l’idée qu’un artiste seul puisse aller filmer un homme travaillant dans une usine, par exemple, de manière très lente, au rythme du travail qu’il accomplit. Il avance et comprend petit à petit ce qu’il est en train de faire à mesure qu’il le réalise. L’union du documentaire et de la fiction permet aussi de se rapprocher de l’humain. Je pense qu’il s’agit d’une démarche plus ethnographique et sociologique qui permet d’évoluer vers un autre niveau de perception.
Comment s’est déroulé le travail d’écriture et de préparation à la réalisation du film?
J’ai obtenu des autorisations, mais cela a été compliqué car les directeurs de la prison ont changé plusieurs fois. J’ai du faire preuve de beaucoup de persévérance et de ténacité.
J’ai organisé des rendez-vous au sein de la prison après avoir fait passer un message aux détenus par le biais de la direction, informant qu’un homme souhaitant faire un film allait passer beaucoup de temps dans la prison. J’ai fait circuler une liste d’intentions en expliquant ma démarche aux détenus : je ne voulais pas faire de film pour la télévision, je ne voulais rien censurer, je ne voulais pas que l’on soit limité dans ce que l’on pouvait dire, montrer et faire.
Quelques-uns ont été d’accord pour participer à l’aventure. Je trouve fascinant de pouvoir travailler avec des personnes qui ne viennent pas du milieu cinématographique : il est impossible de les contrôler et difficile de déterminer à l’avance ce qu’ils peuvent apporter.
J’ai rencontré Ernesto et Gaspar lors d’une de leurs répétitions de théâtre, par hasard, et j’ai tout de suite compris que j’avais trouvé mes personnages. Ils étaient jeunes, beaux, ils avaient un peu d’expérience théâtrale. Nous discutions beaucoup lors de nos rencontres, nous nous échangions des livres, des informations, nous nous écrivions des lettres. Je leur ai montré des films comme La chambre de Vonda de Pedro Costa par exemple, qu’ils avaient déjà vu et qu’ils aimaient beaucoup. On a écrit quelques scènes après en avoir discuter. Certaines sont dans le film, d’autres n’ont pas pu y figurer car il a fallu sélectionner, j’avais 80 heures de rushes.
Par ailleurs, certaines phrases, en voix off dans le film, n’ont pas été inventées. Il s’agit de phrases d’Ernesto et de Gaspar que je captais de temps en temps et sur lesquelles on a décidé de revenir. Nous avons d’abord procédé à plusieurs essais. Il fallait retravailler cette matière jusqu’à en extraire l’essence.
Cette expérience a été formidable. Je pense qu’aucun acteur n’aurait pu accomplir ce qu’ils ont fait. Certes, ils n’étaient pas entièrement eux-mêmes, ils avaient conscience de la présence de la caméra. Mais plus on avançait, plus ils l’oubliaient. Le film a donc en partie surgi d’eux. Ils y ont fortement participé par leurs propositions et leur implication.
Pour quel équilibre entre scènes répétées et scènes captées sur le vif avez-vous opté?
On a beaucoup filmé et beaucoup jeté. La vidéo digitale présente l’avantage de pouvoir filmer pendant des heures et d’effectuer un tri par la suite. C’est ce que l’on a fait la plupart du temps et c’est la raison pour laquelle nous avons passé énormément de temps au sein de la prison. Il faut laisser place à l’intuition et être préparé. Il nous arrivait souvent de tourner pendant une heure sans couper. Tous les grands moments du film sont des fragments d’une plus longue séquence.
Il m’arrivait d’intervenir, mais rarement, et de façon très subtile, comme au théâtre où l’on donne des indications aux acteurs. J’étais la petite voix qui disait, par exemple : « On pourrait revenir sur cette idée que vous avez évoquée. »
Ernesto et Gaspar sont malins car ils savaient mener et diriger la conversation durant certaines scènes. Ils faisaient des pauses afin d’amener l’autre à s’exprimer. Puis ils relançaient avec finesse. La discussion paraissait avancer de façon très naturelle et spontanée alors qu’elle était parfois pensée et amenée.
Dans cette scène où Gaspar discute avec un camarade co-détenu autour de leurs expériences en mer, si Gaspar laisse transparaître la nostalgie ressentie face à sa passion, la pêche, il avait tout de même réfléchi à la façon d’agir et aux sujets qu’il souhaitait aborder. C’est lui, par ailleurs, qui m’avait demandé si l’on pouvait tourner une scène avec cet ami à lui. Attention : ces moments ne sont pas intégralement calculés. L’émotion qui naît reste vraie et pure ; elle est l’expression d’une intériorité.
Que sont devenus Ernesto et Gaspar?
Ils sont sortis de prison. Gaspar a repris son activité de pêcheur et est reparti en mer. Ernesto, lui, ne se sent pas bien et ne trouve pas sa place dans cette société. Il n’a pas de travail. J’aimerais qu’ils participent à mon prochain film.
S’agira-t-il d’un projet sur la réinsertion après la prison ?
Oui, mais il s’agit en même temps d’un autre projet, quelque chose de nouveau. Je souhaite reprendre ces deux personnages et continuer l’aventure avec eux.
Lorsque des personnes vous apportent tellement, vous souhaitez toujours leur renvoyer de bonnes choses en retour. Nous nous sommes divertis et nous sommes apportés mutuellement. Je ne pourrais jamais réaliser des films sur des mondes que je ne comprends pas. La réalisation est aussi une sorte de thérapie pour moi. J’aime comprendre les gens et je pense sincèrement que le plus important dans la vie est la rencontre.
Ce sont des amis que vous avez trouvé là…
Oui, ils sont très attachants. J’ai appris à les connaître, hors des préjugés. Nous avons tous notre côté sombre et notre côté pur et lumineux. Ernesto et Gaspar sont très humains. Ils ont été d’une grande dignité et d’un grand respect envers moi.
Mon seul talent ici a été d’avoir choisi les bonnes personnes et d’avoir eu la pudeur de couper aux moments où ça allait trop loin. Cela ne m’intéressait pas qu’ils parlent de leurs crimes.
Propos recueillis et traduits de l’anglais par Milaine Larroze Argüello.
Journée du 1er avril en dessins
American Passages, Ruth Beckermann
Par Rémi Lainé, étudiant à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Tours
La Croix et la Bannière, Jürgen Ellinghaus
Par Chloé Gouzerh, étudiante à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Tours
Portrait de Régis Hébraud, réalisateur de Los Matachines- Tarahumaras 87 (Poème #8 : Déflagrations)
Par Chloé Gouzerh, étudiante à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Tours
Karamay, Xin Xu
Par Myounghee PARK, étudiante à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Tours
Guacamole, Chick Strand
Par Carole Juigné, étudiante à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Tours
La Guerre est proche, Claire Angelini
Par Denis Jourdin, professeur à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Tours.
Koundi et le jeudi national, Ariane Astrid Atodji
Par Rémi Lainé, étudiant à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Tours
La maison est noire, Forugh Farrokhzad
Par Lina Seddiki, étudiante à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Tours
Le Convoi, Patrice Chagnard
Par Myounghee PARK, étudiante à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Tours
Los Matachines- Tarahumaras 87 (Poème #8 : Déflagrations), Régis Hébraud, Raymonde Carasco
Me llamo Peng, Victoria Molina de Carranza, Jahel José Guerra Roa
Par Grégoire Cviklinski, étudiant à l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Tours
Me llamo Roberto Delgado,
Par Grégoire Cviklinski, étudiant à l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Tours
Pa Rubika Celu, Laila Pakalnina
Par Chloé Gouzerh, étudiante à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Tours
Palazzo Delle Aquile, Stefano Savona, Alessia Porto, Ester Sparatore
Par Myounghee PARK, étudiante à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Tours
Sem Companhia, João Trabulo
Par Grégoire Cviklinski, étudiant à l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Tours
Sem Companhia, João Trabulo
Par Rémi Lainé, étudiant à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Tours
New Castle, Guo Hengqi
Par Denis Jourdin, professeur à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Tours
L’émission de France-Culture, La Grande table au Cinéma du Réel
L’équipe de l’émission animée par Hervé Gardette et Caroline Broué sur France-Culture, s’installe dans le grand hall du Centre Pompidou à l’occasion du festival Cinéma du Réel.
Podcast de l’émission
Journée du 31 mars en photos
Claire Angelini
Introduction du film de la réalisatrice Claire Angelini, La Guerre est proche (contrechamp français)
Benn Northover, avant la séance News from… Jonas Mekas, avec Sleepless Nights Stories.
Laila Pakalnina, réalisatrice du court-métrage Pa Rubika Celu.
Marie Dumora, lors du débat autour de son film La Place
Journal du réel #8: entretien avec Ariane Astrid Atodji, Koundi et le jeudi national
Koundi et le jeudi national
Ariane Astrid Atodji
Compétition internationale Premiers films, Cameroun, 86′
Aujourd’hui, 12h15, C1 + débat Petit forum / Samedi 2 avril, 13h30, C2
Pourquoi avoir choisi de réaliser votre premier documentaire sur Koundi?
Je me trouvais en repérage pour un autre film, un court métrage que je voulais réaliser, et je suis tombée sur ce village, tout à fait par hasard. Leur accueil, la façon dont j’ai vu les gens se comporter, la vie de communauté que j’ai trouvée là-bas, m’ont vraiment beaucoup marquée et j’ai eu envie de faire quelque chose sur ce village. Je voulais montrer aux gens ce que Koundi pouvait faire.
Les habitants ont-ils accepté facilement que vous les filmiez?
Au début, ça n’a pas été évident. Lors de ma période de repérage, environ deux mois avant le tournage, je suis allée voir le chef du village et je lui ai expliqué les raisons pour lesquelles je m’intéressais à Koundi. Il m’a dit que ça ne dépendait pas de lui et qu’il faudrait organiser une réunion avec tous les habitants et que je leur explique mon projet.
Certains ont d’abord ont été réticents. Ils disaient que lorsqu’ils allaient évoquer tel ou tel sujet, il faudrait interrompre le tournage. Je leur ai dit que je n’étais pas d’accord, que je n’étais pas là pour ça et qu’il y avait quelque chose que je souhaitais montrer : c’est la vie de communauté à Koundi. Ils ont finalement accepté.
Lorsque je suis revenue pour le tournage, je me suis trouvée confrontée à de nouvelles difficultés. Des habitants pensaient: « Oh, non, c’est une affaire de gros sous ». Quelques-uns ont essayé de me mettre des bâtons dans les roues : en me faisant attendre, en revenant sur leur décision, en me faisant du chantage. Le chef du village était de tout cœur avec moi et ceux qui ont accepté de participer se sont vraiment impliqués. De toute façon, il y a toujours et partout des gens prêts à dire non, lorsque d’autres sont prêts à dire oui. La majorité des habitants étaient en faveur de mon projet; le film a donc pu se réaliser.
Combien de temps a duré le tournage du film et dans quelles conditions l’avez-vous réalisé?
Le tournage a duré trois semaines seulement. J’avais à mes côtés une équipe technique. Isabelle Casez s’occupait de la caméra, Sebastian Kleinloh du son, tous deux européens. J’avais également un assistant à la réalisation, camerounais comme moi. J’avais rencontré Isabelle lors d’un atelier qu’elle avait animé antérieurement et elle était à ce moment là mon mentor. On m’a proposé de travailler avec elle sur ce premier film. Je me suis dis que c’était une opportunité à saisir. Je pense avoir été entourée d’une bonne équipe, animée par une bonne entente.
Comment s’est déroulée l’étape de la postproduction?
Je me suis rendue à Berlin pour effectuer le montage. Cette étape a duré trois mois environ. Le travail complet de postproduction, incluant étalonnage et mixage, aura duré à peu près un an.
Qu’avez-vous souhaité nous donner à voir en réalisant ce documentaire, en allant plus loin encore que l’instauration de ce « jeudi national » ?
Je voulais montrer l’Afrique sous son autre jour, une Afrique qui vit différemment, dans laquelle les gens ne parlent pas de guerre et se plaisent là où ils se trouvent, une Afrique dans laquelle les gens s’unissent dans le but d’atteindre un objectif. Je voulais montrer cet esprit de communauté là, cette volonté de vouloir entreprendre tous ensemble : les vieux, les jeunes, les femmes, les hommes. C’est un aspect qui m’a beaucoup touchée.
Il s’agit ici de gens qui n’ont pas de gros soucis. Ils ont chacun leurs préoccupations bien sûr, mais ils éprouvent une certaine joie de vivre, si je compare Koundi à d’autres villages, le mien par exemple. Chez moi la vie ne ressemble pas du tout à celle-ci.
Koundi nous est présenté notamment à travers le fonctionnement de certaines de ses institutions et pratiques : l’école, la justice, les rites religieux, les pratiques médicinales…
La vie à Koundi allie modernité et tradition. Concernant l’école par exemple, le maître encourage ses élèves à poursuivre leur éducation et insiste sur le fait que les études sont importantes. Mais je me suis vite rendue compte que l’école n’intéressait pas beaucoup les enfants, car ces derniers avaient la possibilité de commencer à travailler tôt et ainsi de gagner de l’argent. C’est essentiellement pour cela que les classes ont très peu d’élèves. Ailleurs, pourtant, certains enfants donneraient tout ce qu’ils ont pour bénéficier d’une éducation. À Koundi, ils ont la possibilité d’apprendre, mais ils ne la saisissent pas et la négligent.
Par ailleurs, l’infirmière qui vient visiter le village afin d’ouvrir un cabinet médical souhaite travailler en collaboration avec les accoucheuses traditionnelles du village.
Je souhaitais montrer la vie entre ces personnes parfois très différentes mais qui se complètent. Les habitants de Koundi parviennent à vivre ensemble malgré leurs différences, on peut dire ça comme ça.
Quel est ce contrat d’exploitation du bois ou de la forêt communautaire qui est évoqué ici et qui paraît menacé?
Il s’agit du contrat qui lie le village à l’Etat. L’Etat octroie une licence d’exploitation de la forêt au village, avec une durée limitée. Dès lors que cette durée arrive à terme, la licence peut être renouvelée ou non. Dans le cas où elle ne le serait pas, Koundi s’organise afin de trouver un autre moyen. Les habitants essaient de multiplier leurs chances en diversifiant leurs activités. Notamment en créant cette cacaoyère communautaire par eux-mêmes, indépendamment de l’Etat. Elle constituera une autre source de revenus.
Le rapport entre hommes et femmes est intéressant. D’un côté les hommes paraissent considérer les femmes comme subalternes, de l’autre, ces dernières affirment leur caractère et bénéficient d’un certain respect de la part des hommes.
Oui, c’est vrai. La société de Koundi reste une société traditionaliste. Il ne faut donc pas perdre de vue que pour les hommes, la femme reste la femme, avec tous les rôles traditionnels qui lui sont attribués.
Cependant, lors de mes entretiens avec les hommes du village, ils m’ont confié qu’ils ne pouvaient rien faire sans les femmes. Elles sont donc en partie leur pilier. Elles sont importantes, elles sont là pour leur donner de bons conseils, pour les remettre sur le droit chemin.
Propos recueillis par Milaine Larroze Argüello.
Journal du réel #8: entretien avec Marco Santarelli, Scuolamedia
Scuolamedia
Marco Santarelli
Compétition internationale Premiers films, Italie, 77′
Aujourd’hui, 12h15, PS
Pourquoi avoir choisi précisément cet établissement pour réaliser votre film ?
Notre objectif était de travailler autour d’une communauté scolaire d’une école du sud de l’Italie considérée comme normale. C’est la raison pour laquelle nous avons choisi l’école Pirandello de Taranto. Il n’était pas question de réaliser un reportage journalistique en menant une enquête sociale, mais plutôt de témoigner à travers ce documentaire de ce qui se passe à l’école.
Comment se sont déroulés le tournage et le montage ?
Nous avons tourné pendant huit semaines, en nous rendant tous les jours au collège pour assister à divers cours et en filmant quatre à cinq heures par jour. Nous tournions en fonction des horaires des cours, mais aussi dans l’après-midi, lorsqu’avaient lieu des séances spéciales entre professeurs et élèves.
Le montage a duré un mois. En visionnant, nous avons décidé de ne pas utiliser les rushes des quatre premières semaines de tournage. Ce temps d’approche nous a permis d’obtenir peu à peu la confiance des élèves et des professeurs, d’établir un rapport de proximité avec eux pour réaliser notre documentaire.
Au départ nous sentions les élèves effrayés. Ils n’étaient pas à l’aise. Nous avons donc passé du temps à rassurer les personnes avec lesquelles nous allions travailler, car il était important pour nous de faire un travail « propre », honnête.
Certaines personnes du corps enseignant, notamment la directrice du collège, apparaissent, elles, tout à fait à l’aise…
La directrice du collège est une personne très charismatique, très forte. Cette qualité est essentielle pour gérer un établissement comme celui de Taranto. Sans ce charisme, il serait impossible de le faire. De plus, il émane d’elle une très grande conscience de soi et une grande confiance en elle-même. Elle n’a donc pas besoin de s’auto-représenter. Ce n’est pas elle qui avait besoin de notre projet.
Elle assume par ailleurs très bien la position qui est la sienne en disant qu’elle a avant tout à rendre des comptes à sa conscience, avant d’en rendre à l’Etat.
Oui, cette phrase est assez intéressante. Dorénavant, en Italie, répondre à sa propre conscience, c’est aussi s’engager et répondre à l’Etat. C’est pourquoi aujourd’hui, celui-ci est mieux représenté par des personnes comme cette directrice, car c’est leur conscience qui le fait fonctionner.
C’est une pédagogie particulière qui nous est donnée à voir…
Je ne suis pas expert de l’enseignement, ni du système scolaire, mais ce que nous avons appris en travaillant dans cette école est que la proximité des enseignants avec les élèves et leur famille est essentielle, nécessaire, surtout dans un contexte difficile et complexe comme celui du sud de l’Italie.
Les seules images faisant référence à l’environnement extérieur sont ces images tournées en super 8. Elles apparaissent comme des intermèdes musicaux, pourquoi les avoir intégrées de cette manière?
Ces images ont une fonction de ponctuation. Nous avons fait ce choix durant le montage. Il était question de donner un certain rythme au film. C’est un traitement particulier du temps dans le film. Nous avons véritablement fait le choix d’utiliser la pellicule la moins chère que l’on puisse trouver, pour donner cet effet d’images des années 1970, dans lesquelles le grain était différent. Nous voulions transmettre cette sensation de petits films de famille que produit la caméra super 8.
Êtes-vous intervenu parfois dans la mise en scène des activités filmées ?
Non, cela ne nous intéressait pas du tout d’interférer dans le déroulement des activités. Nous n’avons jamais répété de scènes, ni de leçons. Nous ne voulions vraiment pas altérer de quelque manière que se soit l’action telle qu’elle se présentait à nous. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons passé beaucoup de temps dans le collège, justement pour que le documentaire surgisse automatiquement du temps de tournage, qu’il ne soit pas créé, mais qu’il survienne de la réalité. Par exemple, lorsque nous avons été confrontés à des problèmes techniques durant le tournage et que certaines scènes ne pouvaient plus être exploitées, nous n’avons pas « refait ».
Comment situez-vous ce film dans votre parcours cinématographique, est-il dans la continuité de votre travail antérieur ?
Disons que Scuolamedia reflète un processus de maturation dans mon travail. Ce qui m’intéresse est d’étudier les institutions publiques italiennes. Ce film est le premier chapitre d’une série. Le second chapitre portera sur un travail autour des tribunaux pour mineurs. Je souhaite donner à voir comment l’Italie fonctionne et se construit à travers ses institutions.
Par ailleurs, j’avoue avoir une certaine obsession pour les communautés et leur fonctionnement. En ce qui concerne cette communauté scolaire, notre référence stylistique a été High School (1968, ndr), un documentaire de Frederick Wiseman.
Propos recueillis par Milaine Larroze Argüello.
Journal du réel #8: entretien avec Laila Pakalnina, Pa Rubika Celu
Pa Rubika Celu
Laila Pakalnina
Compétition internationale Courts métrages, Lettonie, 30′
Aujourd’hui, /18h45, C1 + débat Petit forum / Samedi 2 avril, 16h30, PS
Quelle est votre expérience de cinéaste et qu’est-ce qui vous a amené à faire ce film ?
Ma vie de cinéaste est très simple – les films viennent à moi et prient pour être réalisés. Le seul problème, c’est qu’on ne sait jamais ni quand, ni comment ils vont apparaître. Normalement, ils apparaissent à la vitesse de la lumière. Mais Pa Rubika Celu (On Rubiks’ Road) a pris entre huit et neuf ans. C’est le temps que j’ai passé chaque jour à faire du vélo et à courir sur cette piste cyclable. Alors une idée m’est venue et évidemment, c’était un film !
On sent que le film est un long projet. Comment vous êtes vous organisée pour le tournage avec le reste de l’équipe ? Par exemple, comment décidiez-vous des angles de caméra ?
Je peux parler d’un long projet en termes de préparation. J’avais parcouru cette route tant de fois que je connaissais non seulement chaque virage, mais aussi chaque creux, chaque pierre. La seule chose que je ne connaissais pas, c’est ce qui allait se produire. Et c’est une bonne raison pour faire un film. L’imprévu est un bon point de départ pour un film documentaire.
Pour ce qui est de notre façon de travailler, on composait une image, on la cadrait et on attendait. Cadrer et attendre était notre seule méthode de tournage. Et bien sur, pendant tout le tournage, notre matériel et nous étions sur des vélos. Pas par choix mais parce qu’il n’y avait pas d’autre moyen de se déplacer dans cette zone. Les voitures que l’on voit dans le film se sont introduites illégalement, elles sont interdites sur cette route. C’est pourquoi nous ne sommes pas simplement des observateurs, mais aussi partie prenante de la vie de cette piste.
A propos de la route elle-même, quelle est sa longueur ? Où va-t-elle ? Quels endroits traverse-t-elle ?
La route elle-même fait quinze kilomètres. Elle part de la limite de Riga et va de la ville à la mer. Sur le parcours, elle est plusieurs fois parallèle aux rails de chemin de fer et longe des gares. Mais pour moi, l’aspect le plus intéressant est de ressentir que les gens ici ne se déplacent pas vraiment d’un point à un autre. Ils sont simplement en mouvement. Sans but. Car, vraiment, cette route est empruntée pour simplement courir, se promener ou faire du vélo. Tout comme moi – j’y cours tous les jours mais je l’emprunte peu pour me rendre quelque part – à la mer, par exemple. Pour ce film, peu m’importe où elle va : nulle part et partout.
Tout au long au long du film, on voit des personnes en mouvement à l’exception de quelques plans. Pourquoi ces plans étaient-ils importants ?
Je n’ai pas voulu faire ce film à partir d’une histoire, mais à partir d’un rythme. Pour moi, ce n’est pas quelque chose de formel. Il ne peut simplement pas y avoir de mouvement sans immobilité et vice versa.
Pouvez-vous nous en dire plus sur l’histoire politique de cette route et de son nom ? Pourquoi avez-vous décidé d’en faire un film ?
Il s’agit d’une piste cyclable construite en 1980 aux alentours de Riga, la première de la sorte et, pendant longtemps, la seule de Lettonie. La culture du cyclisme et ses infrastructures est très récente. Elle fut surnommée de façon non officielle d’après Alfred Rubiks, un fonctionnaire soviétique, qui deviendra plus tard le leader du Parti Communiste Letton. Au début des années 1990, quand la Lettonie soviétique luttait pacifiquement pour son indépendance, Rubiks était parmi défenseurs les plus déterminés de l’ancien régime.
La Lettonie est devenue indépendante, l’ancienne époque soviétique révolue et pendant vingt ans, cette piste cyclable a été peut-être la seule chose à nous rappeler Rubiks.
C’est en parcourant cette route à pied et à vélo que j’ai compris que je voulais en faire un film, particulièrement parce que c’était l’année des élections au Parlement Européen et que le nom de Rubiks était apparu sur la liste des candidats. C’était pour le moins un paradoxe. Et pendant le tournage, Rubiks – qui était contre l’indépendance de la Lettonie et en faveur d’un régime communiste, fut élu au Parlement Européen pour représenter la Lettonie indépendante. Tout cela n’était pas tant à propos de Rubiks lui-même, mais surtout à propos des gens qui l’ont élu. Qui sait : peut-être que certains d’entre eux étaient sur la piste cyclable pendant que nous filmions ?
Mais bien sûr, il n’est pas nécessaire de savoir tout ça pour regarder le film. Il n’en existe pas de mauvaise perception, parce que je crois que le cinéma se ressent plus qu’il ne se comprend. J’espère que mon film comporte différents niveaux de lecture.
Propos recueillis et traduits de l’anglais par Stéphane Gérard.
Journal du réel #8: entretien avec Jürgen Ellinghaus, La croix et la bannière
La Croix et la Bannière
Jürgen Ellinghaus
Contrechamp français, France/Allemagne, 54′
Aujourd’hui, 18h45, C1 + débat Petit forum / Samedi 2 avril, 16h30, PS
Quel a été votre parcours avant de faire ce film ?
La Croix et la Bannière est une autoproduction initiée avec le cinéaste Hans-Erich Viet (Made in Deutschland, 2009). C’est mon deuxième film. Le premier s’appelait La lettre scellée du soldat Doblin (2006). C’est la biographie d’un mathématicien, qui est aussi le fils de l’écrivain allemand Alfred Döblin, l’auteur de Berlin Alexanderplatz. Auparavant, j’avais travaillé pour une chaine câblée spécialisée dans le documentaire pendant près de sept ans. J’ai aussi fait de la radio pendant douze ans, en tant qu’auteur de documentaires et pour des émissions journalistiques. J’ai découvert le cinéma documentaire en faisant des reportages radiophoniques sur des festivals : Lussas, mais aussi le Festival du Réel. J’ai vu qu’il y avait là une grande liberté d’expression qui commençait à se rétrécir dans les radios à cause du manque de moyens.
Comment avez-vous eu connaissance des Fêtes des tireurs (Schützenfeste) et qu’est-ce qui vous a donné envie d’en faire un film ?
La ville où j’ai tourné est ma ville natale, je me souvenais des fêtes locales, j’ai grandi dedans… Par contre, la Fête confédérale m’était complètement inconnue. J’ai été très surpris de découvrir que ça se préparait pendant des années ! Je me suis demandé comment une petite ville de 6 500 habitants allait s’en sortir. Mais certains étaient très motivés et faisaient des réunions tous les mois. J’ai vu le schéma de déroulement et tout était réglé de façon précise et très hiérarchisée. J’ai découvert qu’il y avait aussi une présence massive de l’Eglise catholique, ça m’a drôlement surpris. J’ai appris que ces festivités locales sont retransmises à la télévision, mais qu’elles sont quasiment absentes du cinéma documentaire, la fête confédérale encore plus. Il y avait là quelque chose à creuser.
En Allemagne, ces fêtes locales sont très populaires. Elles se déroulent tous les ans ou tous les deux ans et des millions de gens les fréquentent. C’est le point culminant de la vie sociale des villes et villages. J’étais fasciné par la proximité du profane et du sacré, du sérieux et du laisser-aller, de l’enthousiasme et de la rigueur, de l’ordre et de la décomposition… Il y a plein de contradictions. C’est aussi lié à une histoire allemande et européenne lointaine : je me suis dit qu’il fallait l’explorer. On l’a fait avec nos moyens et dans la mesure du possible.
Comment vous êtes-vous organisés dans le travail ? Aviez-vous une équipe ?
Il nous a fallu deux équipes, car le film est coupé en deux parties : l’une tournée en 2007, l’autre en 2008. Le lieu est le même, mais les événements sont différents. J’avais des équipes très réduites, car le film n’a pas de budget. Il n’y a que beaucoup de bonne volonté et de savoir faire. J’ai travaillé avec des gens de confiance, des professionnels qui avaient dix ou vingt années d’expérience.
La particularité de ces tournages, c’est que les lieux sont éclatés. Comme nous n’avons pas pu faire beaucoup de repérages, « j’orbitais» toujours autour de l’équipe. Pour la première partie, je connaissais très bien le déroulement de ce qu’on voulait filmer. Mais pour la deuxième partie, c’était plus compliqué : on a travaillé au milieu de dizaines de milliers de personnes, la circulation en voiture était interdite, on avait du mal à se déplacer et il fallait vraiment être au bon endroit au bon moment. Malheureusement, ça n’a pas toujours été possible, et j’ai dû acheter trente secondes d’extraits d’un autre film, parce qu’on ne pouvait pas être là pour filmer l’un des moments-clés : la scène de la bénédiction des insignes, sur l’autel, pendant la grande messe du dimanche matin. C’était là un des éléments déclencheurs du projet.
Est-ce que la découverte de la fête confédérale a modifié votre regard sur la fête locale que vous connaissiez déjà ?
Il y a une continuité dont je ne me rendais pas compte. La fête locale dure juste un long weekend et il y a, le dimanche matin, un service unique avec un pasteur protestant et un curé catholique – et ce n’est pas très fréquenté. On y va pour passer un bon moment, participer au concours de tir, boire – la bière coule à flots. Après, c’est un autre niveau, toute cette organisation, la Confédération (dont j’ignorais jusqu’à l’existence) arrive avec cette espèce de récupération ecclésiastique qui m’a vraiment surpris. Je ne savais pas qu’il y avait une puissante organisation qui est même reconnue par l’Eglise catholique et qui tient les rênes.
Comment vous êtes-vous présenté auprès de l’organisation et comment vous êtes vous positionné par rapport aux gens que vous interviewez ?
J’étais en contact avec les organisateurs de la ville quelques mois avant le tournage. J’avais participé à des réunions de préparation. Il y avait un premier projet qui n’a pas pu se faire pour des raisons économiques, qui était une observation sur deux ans : « une petite ville se prépare à un grand événement ». Je crois que ce projet-ci est nettement plus intéressant. Ce qui m’importe, c’est de montrer la continuité culturelle et religieuse entre les deux Fêtes, les rapports entre l’Église et l’État, l’aristocratie qui surgit.
Pour la deuxième partie, on a obtenu des accréditations par le canal des mêmes personnes. Mais il y avait des choses que j’ignorais, pour lesquelles nous avons été pris de court : pour des raisons de sécurité, les accès au grand stand de tir étaient très limités. On nous a dit la veille qu’on ne pouvait pas y aller et que c’est le maître confédéral des tireurs qui décidait. Je suis allé le voir, je lui ai expliqué le projet, et finalement, nous avons pu tourner ce que nous voulions – j’ignorais qu’il y aurait une prière avant, avec cette explication de texte sur Saint Sébastien – nous en étions ravis !
L’interview avec le Grand Maître, c’était un peu « à l’arrachée », parce qu’ils ont un programme très dense, on a dû la faire à la dernière minute. C’était assez précaire, mais là aussi, j’étais content du résultat. On a même pu cadrer comme je le souhaitais. Entre les deux parties, il y a un changement de protagonistes : dans la première, ce sont les locaux, dans la seconde, les locaux sont des figurants. Ce sont eux – le Grand Maître et l’évêque – qui ont la parole : il était clair qu’ils étaient bel et bien devenus les protagonistes de notre film.
Propos recueillis par Stéphane Gérard.




































































